Laure Adler publie Tous les soirs dans la collection « Le temps du théâtre » chez Actes Sud que dirige Georges Banu (avec ClaireDavid). Banu publie Le Théâtre ou Le Défi de l’inaccompli aux Solitaires intempestifs. Titre simple, direct et transparent pour elle, dont le livre entend être « un parcours pour non-initiés dans les arcanes du théâtre contemporain ». Titre compliqué, alambiqué et un rien obscur pour lui, qui entend écrire pour l’histoire du théâtre et parachever son œuvre par un opuscule au final autobiographique tout comme l’est, en préambule, le livre de Laure Adler.
La cohorte des compañeros
On ne compte pas les metteurs en scène, acteurs, auteurs que Laure Adler a conviés dans un studio de radio ou de télévision (feu « Le cercle de minuit » dont elle avait passé la clef à Michel Field) pour les différentes émissions qu’elle anime, en particulier sur France Culture et France Inter, dont l’hebdomadaire « Studio théâtre » malheureusement disparu de l’antenne. On ne compte pas le nombre de colloques auquel Georges Banu a participé ou de rencontres publiques avec des grands metteurs en scène, on ne compte plus le nombre de ses livres tant ils sont nombreux.
Laure Adler fait partie de cette étrange cohorte de gens qui vont au théâtre tous les soirs (ou presque), je peux en attester, étant l’un de ses « compañeros », comme elle nomme ses pairs. Depuis qu’il a pris sa retraite de l’université, on ne croise plus guère la lourde et ramassée silhouette de Georges Banu dans les théâtres français, lui qui évoque dans son livre les « doutes d’un amoureux âgé des salles obscures ». Mais en Roumanie, son pays natal dont il a rapporté quelques maximes de Cioran et une onctuosité langagière, il est un invité permanent du festival de Sibiu, ville où, tout comme àBucarest, il passe pour un pape, et même un dieu.
L
’inoubliable
Oubli
C’était un après-midi un peu gris dans le centre de Bucarest. Dans le programme du festival, ma stupeur avait été grande de voir qu’un spectacle allait être donné d’après l’un des livres de Georges Banu, L’Oubli (éditions Les Solitaires intempestifs), par trois acteurs, en fait deux danseurs et un récitant : Banu lui-même. Double stupeur même, car primo, j’avais lu ce livre en un mot oubliable et, deuxio, je ne savais pas que Georges Banu était aussi un acteur. Passons le spectacle, arrivons au salut. Entouré d’un danseur et d’une danseuse aux torses nus, Georges engoncé dans son habituelle veste en jean et qui vient de dire, non sans suées, son texte (traduit par lui-même en roumain), salue dans un sourire à mi-chemin du soupir et de l’épanouissement.
Moment mémorable que je regrette de ne pas avoir immortalisé par une photo (c’était au temps d’avant l’Iphone), et ô combien mémorable pour Georges Banu puisque, dans son livre, il y revient par deux fois (l’ouvrage est, en partie, fait de textes anciens rassemblés et corrigés, ce qui n’évite pas quelques redites). Lui qui, jeune homme, avait voulu être acteur, le devenait enfin, grâce au critique qu’il fut en Roumanie puis à l’essayiste qu’il devint en France où il trouva refuge, fuyant le régime de Ceausescu. L’accomplissement de son inaccomplissement trouvait là enfin son apothéose.
Un dieu roumain
Cette partie biographique est la plus allègre du livre. Ses pages sur ses années universitaires et sa façon d’enseigner le théâtre sans justement l’enseigner, valent le détour. Le reste est plus pesant, comme souvent chez Banu qui excelle dans les conversations orales avec les gens de théâtre qu’il aime tapisser d’anecdotes mais qui, à l’écrit, emberlificote ses phrases et les leste d’un surpoids de culture théâtrale qui souvent les étouffe. C’est encore le cas avec cet essai qui se penche sur la notion d’inaccompli au théâtre, ce qui, à bien des égards, est une lapalissade. Avec, en sous-main cette manie de la taxinomie à tout va qui est une maladie que l’on attrape très vite dans les milieux universitaires. Georges Banu se reconnaît deux maîtres : Bernard Dort et Roland Barthes. Il n’a ni la fluidité du premier, ni l’élégance du second. Il est Georges Banu, un dieu roumain.
Les références de Georges Banu vont, comme souvent, de Stanislavski et Craig jusqu’à Warlikowski en passant par Vitez (auprès duquel il travailla), Grotowski et Brook. L’essayiste voit aujourd’hui ressurgir « le souvenir des équipes qui se réclamaient du même modèle dans les années 1960 ». Et il ajoute : « mais le spectateur que je suis, avec ses engouements et ses limites, peut-il aujourd’hui s’enthousiasmer encore ? ». C’est la question.
La compréhension émotionnelle
L’enthousiasme de Laure Adler est intact. Elle remonte le temps jusqu’à Vilar (c’est à Avignon qu’elle naquit au théâtre) et Vitez (qui la fit grandir) mais s’attarde surtout dans le présent, de Lupa à Warlikowski, de Mnouchkine à Liddell, de Chéreau à Castellucci, de Bondy à Jolly. Elle cite longuement leurs propos glanés au cours de multiples entretiens avec eux, et, dans l’entre-deux, évoque, en spectatrice, son rapport au théâtre qui, comme celui de l’écriture des spectacles, a changé. Le « public pour le plus grand nombre » assis dans des vastes salles pour des messes laïques a souvent fait place à des salles plus humaines où les acteurs et les spectateurs se sont rapprochés, où l’on s’adresse moins à une masse compacte qu’à la personnalité de chaque membre de la « communauté éphémère » que constitue le public d’un soir. Le « élitaire pour tous » d’Antoine Vitez, son activisme scénique aux formes multiples, ont servi de palier pour Laure Adler et beaucoup d’autres.
« Ce que je cherche, c’est la compréhension émotionnelle », dit Krystian Lupa en écho à Peter Brook : « Le théâtre est une leçon mais le maître, c’est la vie. Quelle que soit l’idée du metteur en scène, je ne crois pas qu’il faut la prêcher mais simplement la partager comme une expérience émotionnelle. » Pour Lupa, « le théâtre est une alternative au monde réel », allant jusqu’à dire que « la vie sur scèneest une vie bien plus vraie que la vie réelle ». Ce que confirme Angelica Liddell à sa manière : « Je veux que la scène soit corrompue par la vie. » Ou Joël Pommerat : « Le théâtre est un lieu de fiction vraie. »
L’indicible et le silence
Claude Régy, pour lequel Laure Adler éprouve une constante dévotion et consacre de très belles pages, poursuit plus radicalement la même quête avec deux maîtres mots : « l’indicible » et le « silence ». Ou encore Ariane Mnouchkine, tout autrement: « Je ne sais jamais si je vais trouver du théâtre quand je commence un spectacle, c’est-à-dire une espèce de vie, de vérité, et en même temps de poésie. »
A travers eux et d’autres, à commencer par Patrice Chéreau et pour finir par Castellucci, Laure Adler observe une mutation depuis deux décennies, celle d’« un nouveau type de narration » où les artistes « cherchent un langage neuf leur permettant d’atteindre de manière violente, convulsive, et quelquefois contradictoire, l’être humain ». Ce qui entraîne une mutation du spectateur. « L’inconscient du spectateur est requis », affirme Pommerat. Et François Tanguy, les mains et les bras dans le cambouis : « La représentation, c’est l’hésitation, car sans cela tout aurait été déjà fait. Qui va nous raconter comment on va s’en sortir et si on va encore pouvoir s’en sortir ? Alors on retrace, on fait le pas du pas, on recompose le tracé, c’est cela que je nomme le théâtre. »
Et c’est pour cela que chaque soir (ou presque) Laure Adler retourne au théâtre « le cœur battant » et qu’elle place cet art au-dessus de tous les autres, qu’elle y puise une « force » que ce livre, humble, entend partager.
Laure Adler, Tous les soirs, collection « Le temps du théâtre », Actes Sud Théâtre, 102 p., 13€.
Georges Banu, Le Théâtre ou Le Défi de l’inaccompli, Les Solitaires intempestifs, 120 p., 15€.