Festival d’Avignon : une « Architecture » fragile

Bonne nouvelle : le Festival d’Avignon s’est ouvert dans la Cour d’honneur du Palais des papes avec une pièce contemporaine ; « Architecture » de Pascal Rambert. Mauvaise nouvelle : malgré de bons acteurs, la pièce souffre de sa longueur et de l’immensité du lieu.

Scène d'"Architecture" © Christophe Raynaud de Lage Scène d'"Architecture" © Christophe Raynaud de Lage

Il en va de l’architecture comme de la confiture : la vue d’un édifice ou celle d’un pot vous séduisent (belle couleurs, belles lignes, beaux galbes) et vous donnent envie d’aller y voir de près. Quand on entre dans l’édifice, quand on ouvre le pot, sans aller jusqu’à parler de déconfiture ce qui serait un jeu de mot facile et fallacieux, il arrive que l’on soit quelque peu décontenancé. L’édifice cache des imperfections (pas de poignées aux portes, évier mal scellé, baies vitrées ne pouvant pas s’ouvrir, courants d’air, etc.) ; la confiture manque de morceaux de fruits et force sur le jus. C’est un peu ce qui se produit avec Architecture, la nouvelle pièce de Pascal Rambert, présentée en ouverture du Festival d’Avignon dans le lieu saint, la Cour d’honneur du Palais des papes.

« Tu te prends pour qui ? »

Toutes les pièces de Rambert tournent autour de sa vie et de sa personne (c’est là sa profonde honnêteté avec tout ce que cela peut entraîner de dérives narcissiques). Architecture ne fait pas exception. La pièce marie l’auteur né au bord de la mer et désormais planétaire (lire Mon cœur mis à nu, passionnant dialogue par mail entre notre auteur national et Laure Adler, qui vient de paraître), l’amoureux des acteurs et des actrices qu’il est depuis toujours et le père qu’il est désormais (un fils, Lou, adulte) en âge d’être grand-père.  

Opérant un beau glissement, via des personnages de frères et de sœurs autour d’un (vieux) père, Rambert a la belle idée de réunir sa famille d’acteurs, celles et ceux qui ont partagé sa vie scénique ces dix ou vingt dernières années : Audrey Bonnet et Stanislas Nordey (réunis pour la création historique de Clôture de l’amour lors d’un ancien Festival d’Avignon), Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux, Emmanuelle Béart et Denis Podalydès, sans oublier Arthur Nauzyciel. Rejoints ici par Anne Brochet (à jamais la Roxane du Cyrano de Bergerac filmé par Rappeneau) et Jacques Weber (le père) devenu un grand et imposant acteur depuis que Peter Stein l’a mis en scène dans La Dernière Bande de Beckett.

La pièce est structurée par couples : Marie-Sophie et Jacques (grosse différence d’âge), Audrey et Denis, Emmanuelle et Arthur, Anne et Laurent. Stan est seul (en cours de route, il évoquera son homosexualité mal vue par la famille). C’est à lui que s’adresse son père Jacques, en lui passant un savon à la première réplique de la pièce : « tu te prends pour qui ? dis-moi tu te prends pour qui ? qui se comporte ainsi ? qui a assez de haine en lui pour se comporter ainsi ? c’est ça que tu veux ? » etc. (Le texte publié omet volontairement les majuscules, ne me demandez pas pourquoi.)

On pense, bien sûr, à l’attaque de Clôture de l’amour, ce chef-d’œuvre monté en ligne directe au panthéon du théâtre mondial. Plus généralement, on reconnaît dans cette parole la force première de l’écriture de Rambert : une oralité féconde (jusqu’au bavardage), une parole constamment adressée, lancée comme une lame, comme une balle, un affrontement entre deux êtres. Ici, celui d’un fils et d’un père, ailleurs entre les deux membres d’un couple, etc. Le père, personnage peu présent jusqu’alors dans les pièces de Rambert (écho dans le personnage qu’incarnait Jean-Paul Roussillon dans Les Parisiens, pièce créée à Avignon sur l’île de la Barthelasse) est ici central. C’est un patriarche, craint et respecté, qui vit avec une femme bien plus jeune que lui, laquelle est mal acceptée par les frères et sœurs. Le spectacle s’ouvre en 1911 après une remise de décoration à cet architecte de renom au style néo-classique, cérémonie durant laquelle Stan (tous les personnages portent le prénom de l’acteur qui les interprète) a poussé de méchantes onomatopées moqueuses. Stan est le fils solitaire, insoumis autant que blessé. Dans une très belle scène, il appellera son père « papa » comme si ces deux syllabes, lui brûlant les lèvres, étaient un baiser. C’est l’un des rares moments où le non-dit affleure sous le dit. Car dans le théâtre de Rambert, tout est dit jusqu’à satiété et au-delà (la pièce souffre d’un verbe excessif qui en devient parfois verbeux). « Hé, dis » sont les premiers mots de la pièce Le Réveil qui n’est pas sa première pièce mais celle qu’il a choisie pour ouvrir le tome I de son théâtre (publié aux Solitaires intempestifs).

Voix & micros

Dire, donc. Proférer, balancer sa purée à la gueule de l’autre. Rambert a commencé à écrire à une époque où les micros hf n’étaient pas monnaie courante. Aujourd’hui, ils semblent s’imposer partout et c’est parfois une calamité comme c’est le cas pour Architecture. On voit un Jacques Weber, acteur au coffre exceptionnel, crachoter dans un micro dont il n’a pas besoin. Sa voix sature l’électronique, les mots se coagulent, et cela gâche un peu ce début de spectacle tonitruant. C’était du moins ainsi le soir de la première. Par ailleurs, ces micros équipant tout le monde, les voix perdent leur origine sur l’immense plateau de la Cour d’honneur, on ne sait pas toujours qui parle.

Au demeurant, ce plateau, adossé aux pierres du célèbre mur et à la nuit, est bien trop grand pour le théâtre de Rambert, pas épique le moins du monde. Tout s’éparpille en îlots disparates. L’écriture de Rambert a besoin d’un cadre (comme celui du Théâtre des Bouffes du Nord) et non d’un espace infini comme le plateau de la Cour d’honneur parsemé ici de canapés, là de chaises de style. Seul le moment du repas à la fin du spectacle (la meilleure partie) tombe spatialement juste.

Il faut aussi dire que ce spectacle n’était pas prévu pour être joué dans la Cour d’honneur mais à la Fabrica, un lieu fermé. C’était là le bon choix. La défection du spectacle programmé dans la Cour a provoqué ce changement. On ne passe pas impunément d’un lieu cadré et fermé à un lieu ouvert et immense. L’écriture de Rambert y voit son souffle corseté. Rambert explique que le changement de lieu l’a fait remonter à l’intérieur du texte « comme on remonte un cours d’eau à contre-courant », finissant par en modifier « entièrement » la structure. Difficile de comparer puisque seule la version scénique de la Cour est publiée, l’autre ayant été abandonnée en cours de route. A cette histoire de famille censée se dérouler sur trois décennies du dernier siècle (c’est plus clair dans le programme que dans la pièce) dans un milieu européen lettré et artiste (architecte, musicien, journaliste, scientifique, etc.) manque un sous-bassement solide ; au théâtre, on appelle cela une fable. Elle existe en filigrane, mais reste trop implicite et ne se manifeste que tardivement. La fable était-elle plus lisible, plus décisive dans la première version ? Une succession de joutes verbales ne peut en tenir lieu. Et encore moins la ronde qui revient plusieurs fois, rendant implicitement hommage, au passage, à l’un des derniers spectacles de Maguy Marin (belle chorégraphie de Thierry Thieû Niang). Ne parlons pas du cheval qui refait son entrée dans la Cour d’honneur longtemps après le Hamlet de Chéreau comme si l’histoire se répétait en farce.

Assez maugréé. Le théâtre de Rambert est avant tout et après tout un théâtre d’acteurs. Eperdument, follement. Ils sont là, ils sont beaux, ils irradient. Magnifiquement méconnaissables comme Emmanuelle Béart, Marie-Sophie Ferdane ou Laurent Poitrenaux. Promenant le même personnage de pièce en pièce comme l’oiseau blessé Audrey Bonnet et l’ange exterminateur Stanislas Nordey. Nouveaux venus et s’y intégrant avec facilité, Anne Brochet et Jacques Weber (pour lequel Rambert avait depuis longtemps le désir d’écrire) font désormais partie de la famille. Ah, la famille ! On la retrouvera, chez elle la saison prochaine, je veux dire, à la maison, je veux dire, dans un théâtre fermé par la clef des songes.

Cour d’honneur du Palais des papes jusqu’au 13 juillet (sf le 7). Tournée à la rentrée : Théâtre national de Strasbourg du 15 au 24 nov, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris, du 6 au 22 déc. Bonlieu Scène nationale d’Annecy du 7 au 10 janv 2020, La Comédie de Clermont-Ferrand du 15 au 17 janv, Les Gémeaux Scène nationale de Sceaux du 24 janv au 1er fév, Le Phénix Scène nationale de Valenciennes les 5 et 6 fév, Les Célestins-Théâtre de Lyon du 12 au 19 fév.

Architecture, éditions Les Solitaires intempestifs, 128 p., 15€.

Mon cœur mis à nu, échanges de mails entre Pascal Rambert et Laure Adler ainsi que quelques artistes invités, éditions Les Solitaires intempestifs, 144 p., 15€.

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