Le trésor retrouvé de Louis-Ferdinand Céline

Depuis juin 1944, date du départ de Céline pour le Danemark, il n’y avait aucune trace des manuscrits – dont des inédits – que Céline disait avoir laissés dans son appartement. Brûlés, jetés à la poubelles, volés ? Non, préservés et retrouvés. Un trésor dont le signataire de ces lignes a été le miraculeux dépositaire puis le déchiffreur. Avant que les ayants droit n’en disposent à leur guise.

Manuscrit retrouvé de Céline. © jpt Manuscrit retrouvé de Céline. © jpt
Un coup de fil au journal Libération où je travaillais alors. On veut me voir. Me donner des documents ayant appartenu à Louis-Ferdinand Céline. Je crois un instant à un canular. Sait-on jamais. Rendez-vous est pris. La personne ne vient pas les mains vides mais avec un tombereau de documents. À l’évidence, la personne semble vouloir s’en débarrasser. Sa veuve Lucette ? Il ne veut pas entendre parler de la famille de Céline, pour des raisons sans doute politiques ou ayant trait à l’antisémitisme de l’écrivain. La rencontre ne dure pas. Il n’est pas question d’argent. Je ne reverrai jamais cette personne mais je tiendrai parole : je ne remettrai pas le contenu du tombereau – dont j’ignore alors tout – à Lucette Destouches.

C’est un fatras de feuilles manuscrites éparses, parfois insérées dans des chemises roses d’un des dispensaires où le docteur Destouches a exercé. Des milliers de pages, certaines très abîmées. Mais aussi des textes dactylographiés avec ou sans correction à la main. Mais encore des lettres, des photos, des fiches de compte avec l’éditeur Denoël, des dessins de Gen Paul… je suis abasourdi, sonné. Je mettrai des mois à ordonner ce magma. Mais je comprends vite que je tiens là un trésor. Inouï. Des manuscrits que les « céliniens » cherchent inlassablement depuis juin 1944 , certains ayant fini par douter de leur existence.

Sur une page volante ces simples mots « je pars ». Le 17 juin Céline, Lucette et leur chat Bébert quittent leur appartement de la rue Girardon munis de faux passeport. Il partent pour le Danemark, via Sigmaringen. L’auteur de Bagatelles pour un massacre craint d’être arrêté, liquidé. Il ne déménage pas, il fuit. Avec forcément peu de bagages. Il dit vouloir confier ses manuscrits à sa mère, son oncle, un cousin. Mais « c’est bien des risques », écrira-t-il plus tard, en revenant sur cette période, dans Maudits soupirs pour une autre fois. Il n’en a pas le temps ou y renonce, on ne sait. Il en emporte, il en laisse. Beaucoup.

Céline ne reviendra jamais dans l’appartement loué de la rue Girardon. Il ne reverra jamais les manuscrits laissés là. Il pense qu’ils ont été brûlés, volés ou jetés à la poubelle. Il évoquera cette disparition dans des lettres, des livres. D’un château l’autre par exemple : « Je sais tout ce qu’on m’a secoué, j’ai l’inventaire dans la tronche… Casse-Pipe... La Volonté du roi Krogold… Plus encore deux...trois brouillons ! ... Pas perdu pour tout le monde ! Certes ! Je sais aussi ! Je dis rien... j’écoute les amis... » Des amis qui n’en savent pas plus que lui.

Comme le note Henri Godard dans sa biographie de Céline (Gallimard, 2011), « il laisse donc en pile sur le dessus d’une armoire les manuscrits de La Légende du roi Krogold et de Casse-pipe. Ils disparaîtront dans les jours de la Libération, avant le moment où l’appartement sera officiellement réquisitionné ». Il laisse bien d’autres choses.

Un trésor, oui.

« Trésor je l’affirme ! De ces romans, tonnerre de dieu, que la littérature française en est appauvrie pour toujours ! La preuve qu’ils les ont brûlés, trois manuscrits presque, les justiciers épurateurs ravageurs ! Pas laissés un atome de cendres ! », écrira-t-il dans Maudits soupirs pour une autre fois. Donc « trois manuscrits », puis plus loin, dans le même texte, il va jusqu’à « quatre je dirai, sans compter la légende gaélique », puis, encore plus loin, il opte pour « trois légendes et deux romans ».

C’est à la fois moins et plus. Le trésor retrouvé comprend en effet :

– Une nouvelle de jeunesse « La Vieille Dégoûtante » (dactylographiée avec corrections)

– Une ébauche d’un texte sur une page unique titrée « La Charogne »

– Une dactylographie (avec corrections) incomplète d’une légende où il est question d’un roi René, appelons ce texte « La légende du roi René ». Un manuscrit incomplet de « La volonté du roi Krogold » (en partie réécriture de la précédente légende) auquel Céline fait référence dans plusieurs textes dont Mort à crédit.

– Un ensemble important de séquences inédites de Casse-pipe.

Dans une lettre du 4 février 1948, Céline donne son accord à Jean Paulhan pour la publication de Casse-Pipe dans les Cahiers de la Pléiade. Et il précise : « Il n’y aura jamais ni suite ni fin à Casse-Pipe hélas ! Il était bon. Mes “occupants” Rue Girardon en ont foutu 15 ou 20 chapitres aux ordures. » Deux ans plus tard (le 15 octobre 1950), dans une lettre à Roger Nimier qui a lu et aimé Casse-Pipe et qui vient d’envoyer son roman Le Hussard à Céline, ce dernier écrit : « Allez pas croire que Casse-Pipe c’était seulement ce préambule ! Diantre il y en avait 600 pages. »

Foutues aux ordures ou pas, ces pages sont là, du moins une partie. 400 folios environ répartis en une trentaine de séquences ou chapitres. Un ensemble auquel il faut ajouter un certain nombre de pages volantes, de pages rayées provenant d’autres séquences (ou pas) laissant penser que l’état du manuscrit était encore plus développé. Céline n’exagérait sans doute pas trop en évoquant le chiffre de six cents pages sachant qu’une page manuscrite de Céline correspond à moins de quinze lignes imprimées.

Toutes les séquences retrouvées racontent la vie au 12e régiment de cuirassiers à Rambouillet à la veille de la guerre, le pansage des chevaux, le manège et ses frayeurs, les bitures, les sorties du dimanche, le récit des séances de baise de la cantinière, les officiers tançant la bleusaille, le boulot envié de garde-manège, etc., mais aussi un monde où les chevaux sont mieux traités que les hommes et où le Parisien Ferdinand fait figure d’exception dans ces recrues venues de Bretagne, généralement illettrées. L’ensemble de ces séquences amplifie considérablement le peu de séquences retrouvées depuis la publication du texte initial (et qui figurent dans l’édition de La Pléiade, la plus complète).

– D’autres pages dont on ne soupçonnait pas l’existence, l’ensemble « Guerre ». Soit un unique chapitre halluciné ; Ferdinand racontant comment il reprend conscience après l’explosion d’un obus, entouré de ses copains morts. Il erre, hallucine, croise des soldats anglais qui l’évacuent vers un hôpital de campagne. S’ensuivent quatre chapitres racontant son hospitalisation : visite de ses parents, médaille militaire, relations particulières avec une infirmière, rencontre à l’hôpital avec le souteneur Cascade et, en ville, avec la femme de ce dernier, Angèle. Laquelle, voulant reprendre sa liberté, dénonce Cascade pour s’être volontairement blessé le pied. Comme il le pressent, il sera fusillé. Et se rapproche de Ferdinand. Lors de ses passes, Angèle a rencontré un major anglais qui veut l’amener à Londres, Angèle part avec le Major, Ferdinand se débrouillera pour les rejoindre. Dernière scène : Ferdinand sur le bateau voit Douvres s’éloigner. Cet ensemble est sans doute la partie la plus étonnante de ces inédits.

– Commence alors Londres, un manuscrit en trois parties. Ferdinand retrouve Angèle à Londres, va voir Cantaloup, le boss de tous les souteneurs français repliés à Londres, l’oncle du défunt Cascade. (Les lecteurs de Guignol’s band apprécieront le tour de passe-passe des prénoms). S’ensuivent de multiples péripéties. Si la première partie de Londres a été retravaillée par Céline, les deux autres semblent en être restées à un premier jet.

En 1934, Céline évoquait un triptyque « Enfance-Guerre-Londres »

A ces inédits s’ajoutent des manuscrits de textes existants et leur lot de variantes, parfois importantes :

– Une dactylographie avec corrections de Périclès sous-titré « farce en quatre tableaux et petits divertissements », texte publié plus tard sous le titre Progrès

– Une version manuscrite (incomplète) de Mort à crédit (roman déjà publié)

– Une version incomplète de Guignol’s band I (roman publié au printemps 1944)

– Mais encore des lettres reçues de ses amies de cœur, des feuilles de comptes de son éditeur Denoël, son livret militaire, un échange de lettres avec Brasillach, des documents à teneur antisémite, des photos, des dessins de Gen Paul, etc.

Un trésor, oui.

Des années durant, j’allais vivre, par à-coups, par vagues de travail, avec ce trésor. Dans le plus grand secret. Des nuits durant, j’allais explorer, déchiffrer des centaines et des centaines de pages en m’attachant avant tout aux textes inédits tout en me nourrissant de toute la littérature célinienne, devenant, par la force des choses, un apprenti célinien. Fasciné, envoûté, comme drogué. Harassant mais gratifiant, ce travail solitaire. Respirant l’écriture, pistant la ponctuation erratique, m’enfonçant dans un déchiffrement souvent retors, buttant sur un mot, une phrase indéchiffrable, y revenant, me noyant dans les repentirs. Et parfois, ayant peur que la maison brûle, que tout parte en fumée.

Le travail de décryptage largement accompli, il me fallait attendre, par fidélité à ma promesse, la disparition de Lucette Destouches. Laquelle s’éteignit à l’automne 2019, à l’âge de 107 ans. Je pris alors contact avec ce grand spécialiste de la propriété littéraire et cet amoureux des lettres qu’est Me Pierrat, par ailleurs avocat de l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine). Pour la première fois, j’évoquai le trésor. A un tiers. Ses yeux brillèrent de stupeur. Il invita bientôt les deux ayants droit à me rencontrer. Me Gibault, auteur d’une biographie en trois volumes de Céline que j’avais souvent consultée. Et Véronique Chovin, amie de longue date de Mme Destouches, cette dernière l’avait couchée sur son testament. Je leur donnai à chacun une feuille dactylographiée sur laquelle j’avais inventorié les éléments du trésor cités plus haut. Je leur fis part de mon travail de décryptage. Je leur confiai surtout qu’à mes yeux, il serait dommage de disperser ce trésor, constituant un corpus unique qui ferait le régal des chercheurs. J’ajoutai qu’ayant travaillé à l’IMEC à plusieurs reprises, et ayant su apprécier cette maison, je trouverais formidable que le trésor aille en bloc enrichir le fonds Céline qui s’y trouve. Rêve d’un rêveur.

On se quitta. Des mois passèrent. Jusqu’à ce que les policiers de l’OCBC (Office central de lutte contre le trafic des biens culturels) à Nanterre ne me convoquent : une plainte pour recel avait été déposée par les ayants droit de Céline. J’étais un « receleur » !

L’affaire rocambolesque touchait à sa fin. Accompagné par le cabinet de Me Pierrat, je me suis donc rendu à Nanterre avec le tombereau cette fois parfaitement ordonné. Le policier en chef brandit sous mes yeux une feuille où figurait l’inventaire du trésor : celle-là même que j’avais donnée aux ayants droit ! Comique de répétition, si je puis dire. Plus d’une heure durant, cinq policiers comptèrent, feuille par feuille, tous les documents. Sans émotion aucune cependant : le nom de Louis-Ferdinand Céline ne leur disait pas grand-chose. Dans l’une des pièces attenantes se tenait une danseuse de Degas. Vraie ou fausse ? Sur ce plan-là, je n’ai jamais eu de doute. Enfin, comptage achevé et signatures apposées (celle du policier en chef et la mienne) sur les multiples enveloppes scellées, vint l’interrogatoire. Qui vous a donné tout ça ? « Secret des sources », répondis-je. Le policier revint plusieurs fois à la charge, usa de ruse, la réponse ne varia pas. Qu’importe la source pourvu qu’on ait l’ivresse.

Les manuscrits rendus, l’affaire semble devoir être classée sans suite. Ne m’étant jamais senti le propriétaire de ce trésor, au mieux son provisoire dépositaire, m’en délester ne me fit rien. Mon trésor à moi fut d’en décrypter les parties inédites. Une épopée intime. Un tête-à-tête fabuleux.

Les ayants droit ont récemment récupéré le trésor. Que deviendra-t-il ?

Il était l’heure pour moi de briser un si long silence, de proclamer haut et fort l’existence de ce trésor inestimable tout en souhaitant qu’il soit, dans un avenir relativement proche, mis à la portée de tous. Dans une institution publique pour qu’il soit accessible, en particulier aux chercheurs et aux étudiants. Et, pour ce qui est des inédits, dans une publication qui n’attende pas la refonte nécessaire des œuvres de Céline dans La Pléiade.

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