Avec « A floresta que anda », Christiane Jahaty pousse loin la trilogie

« A Floresta que anda » (La forêt qui marche) est le troisième spectacle présenté en France de la Brésilienne Christiane Jahaty. Après avoir infléchi Strindberg et Tchekhov, via Shakespeare, elle poursuit plus avant sa démarche consistant à travailler le théâtre par les voies du cinéma et à mettre le spectateur au cœur du processus. Aussi troublant que radical.

moment de "A floresta que anda" © Aline Macedo moment de "A floresta que anda" © Aline Macedo

On entre dans une des salles noires du Centquatre comme dans une galerie. Y sont exposés quatre grands tableaux. Sauf que ce sont des tableaux vivants. Des vidéos projetées sur quatre cadres-écrans qui racontent chacun l’histoire d’une personne humiliée, maltraitée, torturée.

Une scénographie mouvante

Prosper a réussi à fuir le Congo après l’assassinat de son père et avoir été lui-même arrêté et torturé pendant deux ans. Il est aujourd’hui réfugié au Brésil. Où demeure le deuxième homme, Michelle, dont l’oncle a été assassiné par la police dans la favela où il vivait. Par ses actions, il est devenu une voix des favelas. Le troisième tableau vivant, c’est celui d’Igor, un étudiant en histoire qui fut l’un des organisateurs d’une grande manifestation politique l’an dernier, ce qui lui a valu d’être enfermé et maltraité dans l’une des pires prisons de Rio. Le quatrième tableau est fonction du pays où le spectacle est joué. Comme il a été créé au Brésil, c’est pour l’instant Ismaël, autre victime, mais cela devrait changer.

Si cela devait s’arrêter là, hormis sa scénographie mouvante (car le cadre des tableaux est lui aussi vivant, il avance, recule, pivote), ce que l'on voit en resterait à une dimension documentaire, utile, et pertinente mais... Mais, comme on pouvait s’y attendre après les deux spectacles que nous connaissons d’elle, Christiane Jahaty ne s’en tient pas là. Et, pour commencer, entre en action plus qu’en scène il n’y a pas de scène ou alors c’est le monde qui en est une, comme dit Shakespeare en la personne de son actrice fétiche, formidable et fidèle, la jeune Julia Bernat qui a l’art de jouer sans jouer, d’être une personne avant d’être un personnage. Elle circule parmi nous, n’en disons pas plus.  

Des mains ensanglantées

Dès lors, comment nommer ce à quoi on assiste durant une heure intense et déstabilisante qu’il serait dommage de décrire par le menu pour en préserver l’impact personnel ? Un spectacle ? Non. Une performance ? Pas seulement. Alors quoi ? Une expérience ? Non plus. Disons un moment de vie et de fiction à la fois. Ce moment a un titre, A floresta que anda, la forêt qui marche, cette image qui hante le Macbeth de Shakespeare, pièce faite de trônes ensanglantés, d’effrayantes sorcières, de noires prédictions, de terribles visions et, oui, d’une forêt qui marche.

Tout cela nous gifle par des voies plus ou moins détournées, retournées, métaphoriques, ou encore en puisant les prédictions dans la boue des chiffres du monde qui est le nôtre : combien d’enfants morts en Syrie ? Combien de noyés en Méditerranée ? Combien de survivants à Alep ? A l’heure où le boucher Poutine et son associé, l’ogre Assad, anéantissent des hôpitaux et des populations civiles, à l’heure où la torture ne s’est jamais si bien portée dans le monde civilisé, A floresta que anda emprunte un chemin possible, face à l’horreur,  pour parler du monde comme il va mal, déstabilisant jusque dans leur corps les spectateurs (passifs) en les renvoyant à leur être citoyen (actif). C’est aussi troublant que bouleversant, et cela fait du bien là où ça fait mal, si je puis dire. Cette galerie glaçante n’est rien d’autre, on le comprendra, que notre miroir.

Des billets ensanglantés

Il y aura un oiseau de proie, des masques mortuaires aux allures de fantôme, un poisson éventré, des mains et des billets de banque maculés de sang frais (prendre ou ne pas prendre de l’argent non seulement sale mais ensanglanté ?), un open bar (gratuit), un écran géant qui avance (comme une armée, un tank). Macbeth, ici, n’est plus un personnage homme ou femme, c’est un symptôme, un biais, une béquille, un révélateur. Les « temps obscurs » sont revenus, partout autour de nous. « Si seulement on pouvait sortir de tout ça, si on pouvait changer les choses », dit Julia à la fin. Ce n’est pas une lamentation, c’est une question qu’elle se, nous pose. On est emportés dans le tourbillon, on en devient partie prenante. Il n’y a rien à applaudir. La forêt marche. Nous aussi.

Après Julia d’après Strindberg (lire ici), puis What if they went to Moscow d’après Tchekhov (lire ici), A floresta que anda complète la trilogie de Christiane Jahaty en en radicalisant les bases et les enjeux. Artiste associée au Centquatre, elle l’est aussi désormais de l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

A floresta que anda, au Centquatre, les mar, mer et jeu 19h30 et 21h, sam 18h, 19h30 et 21h, dim 16h, 17h30, 19h. Une coproduction Centquatre, Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 22 octobre.

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