Françoise Romand, cinéaste des êtres recomposés

Au cinéma Méliès de Montreuil, les Rencontres du cinéma documentaire ont pour thème « féminin-masculin ». Parmi une flopée de films anciens et nouveaux, « Appelez-moi Madame » de Françoise Romand – ou comment un homme devient femme tout en restant marié avec son épouse – se devait d’être programmé par sa délicate approche. Un film rare que l’on ne voit que dans des festivals.

Huguette et Ovada dans "Appelez-moi Madame" © dr Huguette et Ovada dans "Appelez-moi Madame" © dr

Appelez-moi Madame de Françoise Romand est un film qu’il faudrait offrir au pape (cet apôtre des genres humains) et que l’on devrait projeter dans toutes les écoles car il aborde la réalité des êtres dans leur complexité identitaire et sexuelle. Ce film est plus qu’un documentaire sans pour autant être une fiction, c’est l’histoire d’une double rencontre. Celle d’un homme qui rencontre la femme qui est en lui et les bouleversements qui s’ensuivent autour de lui-elle, et celle d’une cinéaste qui rencontre cette désormais femme mariée avec une femme et qui ont un enfant, ado au moment où le film est tourné en 1986.

De Jean-Pierre à Ovida

On est loin, très loin des clichés accolés au mot « transsexuel ». Loin des villes, loin des paillettes, loin de Taïwan. Nous sommes dans un village normand, non loin de Caen. Jean-Pierre a été un jeune résistant, arrêté à 17 ans, il part en déportation, quand il revient il ne pèse plus que 27 kilos. Il milite au parti communiste, écrit des poèmes depuis toujours. Paul Eluard en a lu un lors d’un meeting dans la salle de la Mutualité lorsque Jean-Pierre était étudiant à Paris.

Jean-Pierre se marie donc avec Huguette, ils ont un fils, Jean-Noël. Ce n’est que tardivement qu’il réveille et affirme la femme qui sommeillait en lui. Huguette, par amour, l’accompagne dans ce voyage dont elle et leur fils avaient perçu des premiers signes : discrètement, Jean-Pierre s’habillait en femme et s’en allait par les rues du village. Jean-Pierre devient Ovida, c’est aussi son nom de poète.

Tout le film est rythmé par une scène onirique, magnifiquement obsédante : l’image tremblée et lointaine d’une mariée que l’on pressent être Ovida arpentant le bord de mer par grand vent alors que l’on entend une voix (la sienne) venue de je ne sais quel ailleurs susurrer : « si j’étais une muse, je soulèverais des peuples de poètes… »

« Allez les mamies ! »

Françoise Romand filme le plus souvent en plans fixes. Sa caméra n’épie ni ne traque, elle est là posée sur son pied. Ovida ou Huguette ne font pas comme si elle n’était pas là. Ils (ou plutôt elles) regardent la caméra, lui parlent. Quand Huguette sert l’apéro, elle met aussi des verres pour l’équipe qui filme.

Ovida s’habille en femme, n’a de cesse de caresser des robes dans la penderie, de se farder discrètement les lèvres, mais reste Jean-Pierre par la voix (grave) et par sa façon macho de laisser les tâches domestiquesà Huguette (qui, elle, ne met jamais de pantalons). Quand Ovida et Huguette sont côte à côte, on dirait deux sœurs, deux copines qui s’échangent leurs robes à fleurs et quand, à la fête du village, les deux femmes dansent ensemble (comme on le voit souvent dans les bals de campagne), l’accordéoniste leur lance un « allez les mamies ! ». 

On voit également Ovida dans une réunion de cellule du parti communiste, et Huguette devant l’école maternelle dont elle fut la directrice jusqu’à la retraite. On voit encore Ovida dans une réunion de transsexuelles à Paris (en 1986 le sujet était encore largement tabou) où apparait furtivement la souffrance de Betty, 26 ans, opérée à 21 ans et rejetée de partout.

Retour dans la maison du couple où Huguette, pour qui cette histoire partagée n’a pas toujours été un chemin de roses, est parfois submergée par l’émotion. Pas facile pour leur fils Jean-Noël d’avoir vu son père devenir femme. « Au début, ma réaction a été violente. » Dans un additif filmé 22 ans après et qui figure sur le DVD, Françoise Romand raconte le tournage et la façon dont Jean-Noël lui dira que le film l’a aidé à comprendre son père.

Je est aussi un autre

Appelez-moi madame est le second film de Françoise Romand. Le premier, Mix up ou Méli-mélo, en 1985, racontait l’histoire de deux familles anglaises au sein desquelles deux femmes accouchent le même jour dans la même clinique mais dont les bébés (des filles) sont échangés par erreur. Vingt ans plus tard, après des années de soupçons pour l’une des deux mères, la vérité éclate et commence alors une série d’allers-retours qui verra les deux familles se rapprocher, trouvant dans cette épreuve une nouvelle richesse. Françoise Romand filme d’une façon volontairement formelle, jouant sur la notion d’échange et de double, tout se mêle, s’entremêle.

Je est aussi un autre, l’identité n’est pas une mais multiple, ne cessent de dire les films de Françoise Romand. C’est ce qu’elle raconte aussi  dans l’étonnant Thème je (1999-2011), où elle nous embarque du côté de la Ciotat où vit son père, sa mère et une partie de sa famille. L’un des ses arrière-grands-pères était l’homme à tout faire des frères Lumière, l’inspirateur du fameux arroseur arrosé. Françoise Romand re-filme la scène dans le jardin parental, et se filme aussi, sans caméra cachée, au contraire, avec caméra affirmée, sans narcissisme et sans concession. Le cadre fixe chez elle est une morale et une scène où composer le réel et son théâtre dont elle traque les êtres aux identités complexes, décomposées et recomposées.

Rencontres du cinéma documentaire de Montreuil sur le thème Féminin-Masculin, du 6 au 16 octobre au cinéma Le Méliès. Programme détaillé sur le site. Appelez-moi madame sera projeté le mardi 11 à 19h, suivi de l’avant-première du film Dernières nouvelles du Cosmos de Julie Bertucelli sur Babouillec dont les écrits avaient inspiré un spectacle à Pierre Meunier (lire ici).

Site de Françoise Romand :  www.romand.fr    

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