Théâtre Ouvert présente «Lucien & Micheline»

Le numéro 3 de la revue « Parages » conçue et publiée par le Théâtre national de Strasbourg consacre entièrement son nouveau numéro à Théâtre Ouvert, ce temple de l’écriture théâtrale contemporaine et à son couple fondateur : les Attoun. Lucien et Micheline. C’est réjouissant ; d’ailleurs il n’y a rien là de surprenant.

la nouvelle directrice et le couple fondateur de Théâtre Ouvert © jean-Louis Fernandez la nouvelle directrice et le couple fondateur de Théâtre Ouvert © jean-Louis Fernandez

Le TNS (Théâtre national de Strasbourg), sous la direction du dévoreur de textes inédits Stanislas Nordey, mange de la création contemporaine à tous les repas et s’endort en suçotant le cachet d’un manuscrit, étrange cachet qui peut soit activer le sommeil (c’est souvent le cas), soit conduire illico vers l’insomnie agacée mais curieuse de la suite, soit, plus rarement, atteindre le nirvana de la nuit blanche tant l’excitation de la découverte est grande. Ces états-là, Lucien Attoun & Micheline Attoun qui ont fondé Théâtre Ouvert il y a des lustres les connaissent bien. Ils en ont suçoté, des manuscrits, avec ou sans cachets !

Mises en espaces

L’historien tatillon hausserait alors un sourcil et s’empresserait de préciser que Lucien Attoun, alors journaliste à France Culture et dans la presse écrite, a commencé seul, répondant à une proposition de Jean Vilar suite à une conversation, en juillet 1970, où Attoun râlait ou ruminait (chez Lucien, cela se confond) de voir le Festival d’Avignon tourner le dos aux auteurs contemporains. Théâtre Ouvert, en bref TO, naquit en 1971 de la cuisse de cette conversation désormais légendaire. A Avignon donc. D’abord à la Chapelle des Pénitents blancs et dans d’étroits bureaux parisiens rue Cassette le restant de l’année, à deux pas du vaste appartement des Attoun alors rue de Rennes.

C’est l’invention des « mises en espace », bientôt suivie de celle du « gueuloir » (empruntée à Flaubert) à la Chapelle des Cordeliers et l’édition de premiers « tapuscrits » (des manuscrits tapés et ronéotés, des succédanées de livres).

Passé le Festival d’Avignon 1978, un nouveau directeur au Festival d’Avignon demandera à Théâtre Ouvert d’aller se faire voir ailleurs (ils reviendront quand Alain Crombecque dirigera le festival avant d’être à nouveau virés par d’autres successeurs). Où aller ? C’est alors qu’ils repèrent un lieu derrière le Moulin Rouge, à deux pas de chez Prévert et Vian, un lieu qui ne ressemble en rien à un théâtre mais qui a beaucoup de charme. Un bail est signé et hop, l’aventure de TO prend un autre tour. Et deviendra plus tard un CDN des écritures contemporaines. Stanislas Nordey, curieux de textes, vient souvent feuilleter des manuscrits, mettre en espace, travailler avec des auteurs. Pendant que j’écris ces lignes, Micheline Attoun a quitté son boulot et rejoint « Lucien » (« mon mari » ne figure pas dans son vocabulaire, c’est « Lucien » ou rien). Chacun a son bureau à Théâtre Ouvert.

Entre Prévert et Vian

C’est là, à Pigalle, sur le fond de l’air du french cancan que commence la légende du couple que détaille à parts égales la revue Parages. Contemporains de Stone et Charden, de Signoret et Montand, ils deviennent d’inséparables duettistes avec chacun une identité immédiatement repérable, comme Laurel et Hardy me suis-je dit l’autre soir, lors de la soirée de lancement de la revue dans le lieu saint de TO, lorsqu’une autrice ou auteure maison, Noëlle Renaude (tapuscrits 48/49, 57, 67/68) eut la bonne idée pour répondre à une question préalablement posée par le directeur éditorialiste de Parages, Frédéric Vossier (tapuscrits 110, 112, 121), de faire projeter un film de Laurel et Hardy.

On y voit les deux énergumènes, méthodiquement et avec entrain, détruire une maison de fond en comble. Lucien & Micheline, avec le même entrain et une semblable frénésie, ont, à l’inverse, construit un édifice entier, de la cave (où moisissent les auteurs éphémères) au grenier (où sèchent les bois d’auteurs encore verts pour leur époque) en passant par la chambre à coucher et le salon (deux pièces très fréquentées par les pièces contemporaines) ; la cuisine, les escaliers, le débarras et la salle de bain étant moins prisés par les auteurs TO. Il y a du Laurel, c’est-à-dire du clown blanc, chez Micheline et du Hardy, c’est-à-dire de l’Auguste, chez Lucien. Inséparables et solidaires : si l’un a le nez qui coule, c’est l’autre qui se mouche.

Cela fait presque un demi-siècle que cela dure et cela continue, sans eux, puisqu’au 1er janvier 2013, Caroline Marcilhac a pris le relais.

Joëlle Gayot, membre du comité de rédaction de Parages qui a débuté comme stagiaire à Théâtre Ouvert avant de bifurquer vers France Culture dans le sillage de Lucien Attoun, dresse un portrait de ce dernier ainsi que celui d’un auteur maison fétiche, Jean-Luc Lagarce (tapuscrits 24, 35, 50, 79, 81) qui dans son Journal évoque souvent « Attoun et Attounette ». Lancelot Hamelin (tapuscrit 116) compte les cigarettes que fume Micheline. La rédactrice en chef de la revue Ubu, Chantal Boiron, parcourt ce demi-siècle en coureuse non de demi-fond mais de cent mètres haies. La photogénique Pascale Gateau (portfolio de l’équipe de TO par Jean-Louis Fernandez, photographe attitré du TNS) qui a maintenu le flambeau entre l’ancienne et la nouvelle équipe nous fait pénétrer par petits coups dans son cœur. La seconde partie de la revue est consacrée aux auteurs maison depuis le quasi-patriarche Philippe Minyana (tapuscrits 13, 18, 96) jusqu’au tout jeune Simon Diard (tapuscrits 130 et 135 qui vient de sortir). La troisième et dernière partie est totalement vouée au duo.

De l’herbe entre les pavés

Le propriétaire du Moulin Rouge souhaitant récupérer ce qui fut le jardin d’hiver de son établissement, le bail n’a pas été renouvelé et Théâtre Ouvert doit trouver un autre lieu. Le Ministère de la Culture et la Mairie de Paris ont promis de trouver un site adéquat. On l’attend de pied ferme. Ce futur et proche déménagement est une bonne nouvelle pour la nouvelle directrice Caroline Marcilhac, car les fantômes de Lucien & Micheline n’en finiront jamais de rôder dans cette impasse de Pigalle.

Regardant l’herbe pousser entre les pavés, combien d’auteurs en se dirigeant vers les marches au fond à droite se sont demandés si ce qu’ils venaient d’écrire tenait de l’herbe rebelle ou du pavé de trop bonnes intentions. Ils attendaient, vraiment anxieux ou faussement guillerets, le verdict, précédemment passés au crible du comité de lecture et de ses fiches. Lucien plutôt rond et louvoyant (spécialiste du « c’est bien mais il y a des choses à revoir »), Micheline plutôt anguleuse et plus directe (elle ne connaît pas trop les paliers entre le « j’aime beaucoup » et le « ça m’est tombé des mains »), tous deux impitoyables lecteurs mais obstinément amicaux. Il leur arrivait de se tromper mais le plus souvent ils visaient juste et les auteurs s’en allaient en sautillant sur les pavés de l’impasse, parfois troublés, toujours ragaillardis.

A l’autre siècle, il y a quarante-deux ans, ils firent jaillir une source dans le désert. Aujourd’hui, l’écriture contemporaine est en France un paysage urbanisé avec eau courante. Les maisons d’éditions se sont multipliées (chacune avec « ses » auteurs), tout comme les bourses, les comités de lectures, les centres d’écritures, les auteurs résidents ou auteurs associés (encore rares) et puis certaines écoles « forment » désormais des auteurs à commencer par le département de l’ENSATT fondé par Enzo Cormann (tapuscrits 25, 29/30). Il n’empêche : on n’a toujours pas vu un auteur (non metteur en scène) à la tête d’un grand établissement. Et les jeunes ou moins jeunes auteurs font toujours peur aux programmateurs.

Et puis, au fil des décennies, l’écriture s’est étoilée. Et pas seulement du côté du plateau (le fourre-tout de l’« écriture de plateau »), mais aussi du côté des autres arts, des réseaux sociaux. L’auteur solitaire, et de préférence maudit, semble en voie de disparition. Des auteurs comme Pauline Peyrade, Sonia Chiambretto, Julien Gaillard, Guillaume Cayet, Pierre-Yves Chapalin ou David Léon n’ont, sauf erreur, jamais frayé avec Théâtre Ouvert. Ils sont publiés ailleurs et aucun ne figure dans la collection des tapuscrits. On ne peut pas être partout et accueillir tous les auteurs mystérieux du monde.

Revue Parages n°3, numéro spécial Théâtre Ouvert, 188p., 15 €, distribué par les éditions Les Solitaires intempestifs.

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