jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

898 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 déc. 2021

Euphrosinia Kersnovskaïa, simplement obstinée

De la Bessarabie de l’exil aux mines de Norilsk, de la prison aux camps du Goulag, Euphrosinia Kersnovskaïa a raconté et dessiné sa vie de proscrite et d’errante. Un regard précis et impitoyable sur l’Union soviétique des années 40 aux années 60. Une œuvre unique, saisissante.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Frosia par elle-même, seule dans la taÎga fuyant l'arrivée d'un véhicule © Euphrosia Kersnovskaïa

C’est une œuvre effectivement unique que celle d’Euphrosinia Kersnovskaïa  (1908-1994) : un seul livre, celui de tout une vie, la sienne dans l'empire soviétique, , écrite et dessinée à la main. A chaque texte calligraphié racontant le plus souvent chronologiquement une multitude de saynètes vécues, en regard ou entrelacé son illustration par un dessin rehaussé de couleurs croquant la scène. Sa prose n’est pas celle d’un Grossman ou d’un Chalamov, ses personnages et ses paysages ne sont pas ceux d’un Sérov ou d’un Levitan, mais, l’ensemble est unique et bouleversant.

La vie d’Euphrosinia traverse les strates sombres de la Russie du XXe. La relégation, l’errance, la prison, les camps de travail, la faim omniprésente, la mort jamais très loin. Des dénonciations mais aussi des paysages consolateurs et des brèves rencontres parfois heureuses qui évitent à Euphrosinia, optimiste née, de désespérer de tout et de poursuive sa route envers et contre tout.

Ce livre auquel l’autrice n’avait pas donné de titre, est paru en russe et en allemand en 1991 sous le titre Peintures rupestres, puis trois ans plus tard en français (chez Plon) sous le titre Coupable de rien dans une traduction de Sophie Benech. Et de nouveau en russe sous l’intitulé Que vaut un être humain ? en 2006, et dix ans plus tard, toujours en russe, sous le titre cureton et sentencieux La Vérité en tant que lumière. Le voici de retour en français, augmenté, et dans un beau format, sous le titre parfait Envers et contre tout, sous-titré Chronique illustrée de ma vie au Goulag , un volume coédité par Christian Bourgois et Interférences la maison d’édition fondée et dirigée par Sophie Benech.

« Pas un scénariste, même le plus inventif ne saurait imaginer une vie comme celle qui fut le lot d'Euphrosinia Kersnovskaïa » écrit l’écrivaine Ludmilia Outlitskaïa dans son avant-propos. Et l’historien Nicolas Werth commence sa préface par ces mots : « Le livre que j’ai honneur de préfacer occupe une place singulière parmi les nombreux témoignages d’anciens détenus du Goulag ».

Issue d’une famille lettrée d’Odessa qui s‘est réfugiée en Bessarabie après la Révolution d’octobre et le début de la chasse aux Koulaks, l’étau se referme lorsque l’Union soviétique annexe la Bessarabie en juin 1940. Le père disparaît, Euphrosinia envoie sa mère en Roumanie, elles ne se reverront que dix-huit ans plus tard. C’est dans sa solitude, sa volonté tenace et sa force au travail que le destin d'Euphrosinia se forge et résistera à tout. La voici arrêtée par le KGB. Elle monte dans un camion puis dans un train de détenus où toute pudeur est forcément abolie. Des  êtres réduits à l'état de bêtes que l'on emmène vers l’est sibérien,. « On nous donnait à manger de plus en plus rarement, et la nourriture était de plus en plus infecte. Parfois, nous avions l’impression que l’on nous avait purement et simplement oubliés, et qu’eux-mêmes  ne savaient pas où ils nous conduisaient, ni pourquoi. »

Voici celle que l’on appelle par son diminutif, Frosia, dans la taïga assignée à la coupe du bois et à en remplir les drastiques normes de production. Engoncée dans ses vêtements, dure à la tâche, le plus souvent Frosia se dessine (vêtements, démarche, visage) de telle façon qu’elle semble être un homme. Épuisée, malade, un cadre s’acharne sur elle. Elle finit par fuir, seule. « Devant moi la taïga, et sans doute la mort. Derrière aussi, la mort. Une mort d’esclave, une mort d’homme libre. Mon choix était fait ».

De février à août 1942, elle erre dans la taïga. Avec ses brouillards glacés, ses bourrasques. L’hiver est rude, ponctué de visions, de rencontres heureuses et d’autres terrifiantes comme celle de ces vieillards décharnés : « Dante dans son Enfer, n’était pas allé jusque là » écrit-elle.

Elle va vers le Sud, fuit les routes, évite les villages. Elle arrive devant le kolkhoze « La voie de Lénine », on l’arrête, on la relâche. « Mes vagabondages ont duré cinq mois. J’ai fait peu de rencontres et toutes ont été très brèves ». Dans un village, une « fillette chétive » lui demande ses papiers, elle n’en pas. La fillette la conduit au soviet de village. La voici en prison. Au bout, une condamnation à mort. On lui propose, comme c’est la règle, de faire appel. Elle refuse en écrivant sur le formulaire et en français  : «  Roi ne puis, Prince ne daigne , Rohan suis » ( devise des Rohan). Finalement, sans qu’elle l’ai demandée, sa peine est commuée en « dix ans de camp de redressement par le travail ».

Frosia à l'infirmerie transportant un quasi moribond © Euphrosia Kersnovskaïa

La voici au Goulag. Ce sont les pages les plus terribles, où le corps de la femme vit toutes les humiliations, où la faim est constante, où la mort rôde. Un temps, elle est affectée à l’infirmerie du camp pour ses maigres connaissances médicales, puis elle travaille à la morgue et pour finir, dans une mine à Norilsk.

Elle sera libérée sur le papier en août 52. Mais on ne la laisse pas partir. Un général, sensible à son talent pour le dessin, fera en sorte qu’elle soit définitivement libre. Où aller avec ses maigres revenus de prisonnière travailleuse? Elle retourne à la mine . Tardivement, elle finira par retrouver sa mère. Cette dernière, avant de mourir, lui fait promettre de raconter son histoire. Ce qu’elle fera des années durant. « Maman ! Ma tendre vieille maman ! J’ai exaucé ton souhait.Tout ce qui est écrit ici est la vérité. Et la vérité est éternelle. Mais cette vérité est parfois terrible »

Envers et contre tout, textes, dessins et peintures Euphrosinia Kersnovskaïa, traduction Sophie Benech, Éditions Bourgois-Interférences, 624p, 29,90€

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Nouveaux vaccins, traitements… : des pistes pour protéger les plus fragiles
Avec des vaccins peu efficaces pour limiter la transmission d’Omicron, le raz-de-marée des infections se poursuit. Si une quatrième dose est écartée, des vaccins plus adaptés et de nouveaux traitements sont attendus pour aider à protéger les plus vulnérables.
par Rozenn Le Saint
Journal — Énergies
Nord Stream 2 : le gazoduc qui ébranle la diplomatie allemande
Entre intérêts économiques et alliances, Nord Stream 2 se retrouve au cœur des contradictions de la politique allemande. Sous pression, la coalition gouvernementale accepte finalement que le gazoduc construit pour écouler le gaz russe vers l’Allemagne par la mer Baltique soit inclus dans les sanctions en cas d’invasion de l’Ukraine.  
par Martine Orange et Thomas Schnee
Journal — Politique
À Drocourt, le bassin minier oscille entre abandon et vote Le Pen
Dans cette petite ville communiste du Pas-de-Calais, les échanges avec les habitants laissent apparaître l’ampleur de la déconnexion avec les thèmes et paroles qui rythment la campagne électorale médiatique.
par Jean-Louis Le Touzet

La sélection du Club

Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour en finir avec la Primaire populaire
[Archive] Allons ! Dans deux semaines aura lieu le vote de la Primaire populaire. On en aura fini d'un mauvais feuilleton qui parasite la campagne « à gauche » depuis plus d'un an. Bilan d'un projet mal mené qui pourrait bien tourner.
par Olivier Tonneau
Billet de blog
L'étrange éthique de la « primaire populaire »
La primaire populaire se pose en solution (unique) pour que la gauche gagne aux présidentielle de 2022. Si plusieurs éléments qui interpellent ont été soulignés, quelques détails posent problème et n'ont pas de place dans les média. Il faut une carte bancaire, un téléphone portable et une adresse e-mail pour participer. La CNIL est invoquée pour justifier l’exigence d'une carte bleue.
par Isola Delle Rose
Billet de blog
La Chimère Populaire (bis)
Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !
par Côme Marchadier