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Billet de blog 6 déc. 2022

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Dominique Blanc porte haut « La douleur » de Marguerite Duras

L’actrice dit vouloir jouer encore et encore ce spectacle, « jusqu’ au bout ». Elle a raison. Ce qu’elle fait, seule en scène, est indescriptible. Thierry Thieû Niang l’accompagne dans ce texte extrême de Marguerite Duras créé sous le direction de Patrice Chéreau il y a bientôt quatorze ans.

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Illustration 1
Moment de "La douleur" © Simon Gosselin

La douleur de Marguerite Duras est un texte que ni relève d’aucune catégorie. « Le mot « écrit » ne conviendrait pas » précisait -elle après avoir écrit « La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie » .Le mot, journal, auquel on peut vaguement penser, serait, lui, réducteur. Alors quoi ? Alors La douleur.

Dans son appartement de la rue Saint Benoît, alors que les armées alliées libèrent les camps un à un, avec D (Dionys Mascolo) , elle attend Robert L (Robert Antelme) dont elle est sans nouvelles depuis son départ en Allemagne où il croupit dans un camp de concentration. D et Robert étaient des amis très proches. Duras a épousé Robert, elle est est tombée amoureuse de D, elle divorcera du premier pour épouser le second, mais nous n’en sommes pas là aux premières pages de La douleur.

Marguerite, « la petite Marguerite » comme l’appelle affectueusement D, attend le retour de Robert. Mais reviendra-t-il ? Est-il vivant ? Va-t -il lui téléphoner, sonner à la porte ? A -t-il été fusillé ? Elle voit la scène, son corps s’affaissant dans le fossé.

Elle attend. Elle va à la gare d’Orsay travailler avec ses amies dans une association créée pour ceux qui reviennent en marge des autorités, mais, tôt ou tard, elle revient chez elle, près du téléphone. « On ne me demande plus comment ça va, on ne me dit plus bonjour. On dit : « aucune nouvelle ? » Je dis aucune. » Elle le voit revenir et elle se voir mourir. « peut-être est-il mort depuis quinze jours déjà, paisible,allongé dans ce fossé noir », une balle dans la nuque. Toujours sur le divan, près du téléphone, elle attend. « Et tout à coup la certitude en rafale : il est mort ». Enfin une once de tangible, des camarades de Robert viennent d’arriver à Paris : « On l’a quitté il y a deux jours » 

Et puis : « je ne sais plus quel jour c’était , si c’était encore un jour d’avril, non c’était un jour de mai, un matin à onze heures le téléphone a sonné. Ça venait d’Allemagne, c’est François Morland (nom de résistance de François Mitterrrand) : « Ecoutez-moi bien, Robert est vivant ». S’en suit le récit hallucinant de son retour de Dachau, presque mourant. Ramené par D et un ami médecin avec des ordres de mission et des uniformes fournis par Morland. Duras raconte. Robert croit qu’il n’arrivera pas vivant en France. Mais il arrive rue Saint Benoit. La petite Marguerite écrit : « Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s’éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment ci. C’est à ce sourire que tout à coup, je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d’un tunnel ». Tout le texte est comme extirpé de ce tunnel.

La vie reviendra lentement. La petite Marguerite n’omet aucun détail : la merde verte qui deviendra moins verte, la nourriture par cuillerèes, sa faim grandissante. Le texte s’achève sur une plage en Italie. « Lui s’est levé et il a avancé vers la mer. Je suis venue près du bord. Je l’ai regardé.il a vu que je le regardais.il clignais des yeux derrière ses lunettes et il me souriait, il remuait la tête par petits coups comme on fait pour se moquer ». Bientôt Robert Anselme écrira L’espèce humaine.

Le chorégraphe Thierry Thieû Niang avait lu La douleur et c‘est lui qui, en 2010, fait connaître ce texte à Patrice Chéreau (dont il était un proche et un collaborateur régulier) et à Dominique Blanc. Ils en ont fait une lecture publique ensemble avant que l’actrice ne demande à Chéreau d’en faire un spectacle où elle serait seule en scène « parce que c’est vraiment l’histoire d’une solitude » disait-elle, avec raison. Le spectacle a fait le tour du monde. Et dans chaque ville, chaque pays on trouvait sur place un bureau, quelques chaises, se souvient Thierry Thieû Niang. Qui précise dans le programme : « Jamais nous n’avions pu imaginer reprendre ce spectacle—et pour ma part aucun spectacle créé et partagé avec Patrice. Il y a plus d’un an, Dominique m’a dit que là, le temps passant, au présent de nos vies, de nos métiers, qu’elle avait envie qu’ensemble on tente de traverser à nouveau ce texte, ce projet dont il n’y a aucune captation ».

Et le miracle s’est accompli, avec une extrême délicatesse. Sous le regard de Thierry Thieû Niang, Dominique Blanc a retrouvé, doucement modulé, et même acéré (« le temps passant ») ce qu’elle faisait il y a dix ans. Pas le moindre théâtre oserai-je dire, dans ce cheminement tendrement frontal, dans sa façon d’ôter de remettre une laine, un manteau, de se lever, de s’asseoir à la table sous le regard d’une pomme. Comme une conduite médiumnique dans laquelle le spectateur se glisse comme un somnambule.

Théâtre de l’Athénée, 20h, jusqu’au 11 déc. Puis au Théâtre des Bernardines de Marseille du 13 au 18 déc. Et l’année prochaine : le 23 mai à Thonon les bains, le 25 mai à Soissons, du 30 au 31 mai à La Rochelle, les 2 et 3 juin à Nice, le 8 juin à Grenoble et le 13 juin au festival d’Anjou à Angers

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