Après le spectacle « Savoir enfin qui nous buvons », le livre de sa genèse

Où il est raconté comment un artiste de rue renommé, Roman Tablantec, devient Sébastien Barrier, auteur-acteur-buveur-raconteur, à la faveur d’une dégustation de vins naturels ; comment, de verre en rencontre, naît un spectacle fleuve dont le livre éponyme relate l’épopée, aussi arrosée que rocambolesque.

Moment attendu de "Savoir qui nous buvons" © Angélique Lylère Moment attendu de "Savoir qui nous buvons" © Angélique Lylère

Il y a ceux qui liront se livre en se pourléchant du souvenir que leur a laissé durablement le spectacle Savoir qui nous buvons. Et il y a ceux qui, enrefermant le livre, n’auront qu’une envie, c’est de savoir où ils pourront bien aller déguster Savoir enfin qui nous buvons. Qu’ils se rassurent : les prochaines dates sont en bas de l’article. Tournée des popotes qui donnera peut-être l’envie aux déjà venus de remettre ça. La dernière bouteille n’est jamais la dernière.

Où l’on rattrape une queue de comète

Tout commence comme il se doit par une cuite ravageuse, genre nihilisme éthylique. Une sorte desimulacre de l’assassinat de Roman Tablantec par lui-même. Tablantec était un personnage qui promenait son ciré jaune breton et ses élucubrations improvisées (pas que, bien sûr) de festival de théâtre de rue en festival de rue. L’homme et sa compagnie le Phun comptent parmi les troupes ayant de la bouteille.

Néanmoins, le vin d’une bonne bouteille finit par être bu, la cave par être vide, il fautrebattre la campagne. C’est ce que fait un Tablantec fatigué de lui-même et bien cuit lorsqu’une fée (en l’occurrence une certain Antony Cointre dont le ventre précède largement le minois) l’invite au Vini Circus, à Dingué, où le petit monde interlope et international du vin naturel s’est donné rendez-vous.

La prestation de Tablantec, « en queue de comète » (descente de cuite), est catastrophique mais, descendu au plus bas, vini vidi vici, il va grimper au septième ciel en rencontrant les vins naturels de sept vignerons, lesquels géographiquement, du Muscadet au Chinon, flirtent avec la Loire. L’homme découvrent des vins qui ne donnent pas mal au crâneet, mieux, vous emmènent très loin « dans de belles ivresses créatives et rassembleuses » comme il va, vite et souvent, s’en rendre compte.

Où l’on boit, on boit, on boit

L’amour du vin naturel, c’est physique. « J’ai l’impression qu’une fête s’est créée dans ma poitrine, avec des sentiers, des bosquets, des sous-bois, des petits cours d’eau au bord desquels paissent des biches bienveillantes qui me regardent avec douceur », écrit-il au lendemain de sa révélation. Ce n’est pas Tablantec qui aurait pu se laisser aller à une telle pointe de lyrisme bucolique.

Tablantec n’est plus que l’ombre de lui-même, Sébastien Barrier est en train de prendre la relève. Ça s’arrose : « On boit, on boit, on boit. / On est braillard, on est brillant, on est philosophe, on est militant, on est inspiré, on est décroissant, on est pathétique, on est content. / On boit, on boit, on boit », chante-t-il.

Sébastien Barrier est né mais son spectacle à venir est encore dans les limbes. Tablantec lui sert encore de carte de visite pour faire la tournée desagapes du vin naturel, où les vignerons rencontrés au Vini Circus l’invitent, ici et là, en le payant en vin. Ces vignerons de fraîche ou longue date, des jeunes et des vieux, le fascinent. Il les voit, les revoit.

Où l’on dévoile les noms des sept coupables

Nommons-les : Noëlla Morantin, Pascal Potaire, Moses Gadouche, Agnès et Jacques Carroget, René Mosse, Jean-Marie et Thierry Puzelat, Marc Pesnot. Quand le spectacle commence à se profiler, illes fait photographier par Yohanne Lamoulère. Tout cela se retrouvera dans le spectacle et dans le livre. Les vignerons seront le fil conducteur, ou plutôt la colonne vertébrale de Savoir enfin qui nous buvons. Chaque spectateur (assis à une table de bistrot) goûtera aux vins des sept. Entre deux prises de paroles de Sébastien Barrier, ce qui peut prendre des heures.

Car quand il prend la parole, Barrier ne la lâche plus. Il peut parler 90 minutes sans bafouiller, sans soupirer, sans « euh », sans « j’veux dire », un parler tonique, rapide, imprévisible, très féru en digressions, mais retombant toujours sur ses pattes, au besoin en se raccrochant à une guitare. J’ai vu le spectacle (le mot est mal choisi, mais causerie, conférence,prise de parole ne conviennent pas non plus) au festival d’Aurillac 2014 (lire ici), un an après sa création au Channel à Calais, le spectacle durait quatre bonnes heures. Aujourd’hui, il faut en ajouter deux de plus. Sébastien Barrier se cuite aussi aux mots.

C’est Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes (où Barrier a été intronisé comme artiste associé), qui lui a tenu la main pour qu’il écrive le livre. Pas le coude. Ce dernier, par habitude se lève tout seul pour trinquer avec les amis vignerons qui ne lui en veulent pas, au contraire, de chambouler leur biographie, de broder un peu. « Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre, manche de gouet ? Ce qui est important, c’est que tu nous racontes, que tu racontes le vin, notre ivresse, ce que tu fais d’ailleurs très bien »,lui dit Thierry, l’un des vignerons. Savoir enfin qui nous buvons se lit d’autant plus sans modération que l’ouvrage bénéficie d’une maquette qui fait corps avec l’animal..

Savoir enfin qui nous buvons par Sébastien Barrier. Le livre aux éditions Actes Sud, 322 p., 60 iconographies, 35 €.

Le spectacle poursuit sa tournée : 8 janv Antony, 12 au 16 janv Brest, 21-22 janv Gap, 25 janv Guillestre, 27 janv L’Argentière-la Bessée, 27 fév Capendu, 3 au 5 mars Cavaillon, 12 et 12 mars Blois, 17 et 18 mars dans les villages du Grand tour organisé par Sortie Ouest (Béziers), etc.

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