Allô, c’est Michel Foucault, pourrais-je parler à Pierre Maillet ?

Non, Michel Foucault n’a jamais téléphoné à l’acteur et metteur en scène Pierre Maillet mais il a bel et bien téléphoné à Thierry Voeltzel en 1975, une belle histoire s'en est suivie faite d’échanges que relate « Letzlove-Portrait(s) Foucault », un spectacle confondant de justesse.

Été 1975. Un jeune homme de vingt ans fait du stop Porte de Saint-Cloud avec une pancarte : Caen. Un petite voiture s’arrête, conduite par un homme nettement plus âgé, un élégant chauve à lunettes cerclées d’acier, portant un polo ras-du-cou et une veste à gros carreaux. Pendant le trajet, l’homme pose au jeune passager plein de questions sur sa vie, ses études, ses amis, ses voyages, ses lectures, sa famille. Il le dépose non loin de la demeure familiale après un échange de coordonnées. Le soir même, le téléphone sonne chez les parents du jeune homme, son père décroche : « Michel Foucault pour toi au téléphone. »

La première génération d’après mai 68

Ils se retrouvent pour le retour, même tournis de questions, à l’arrivée à Paris, le jeune homme rappelle à « Michel » qu’il lui a dit avoir du shit chez lui. Les voici dans le salon de Foucault, élégants sièges Pierre Paulin, grande baie vitrée. Le jeune homme roule le joint, il sait mieux y faire que Michel, ce dernier lui passe une main dans les cheveux, l’embrasse. Ils passent la nuit ensemble. Plus tard, le jeune homme se rend compte que l’homme avec qui il a fait l’amour a l’âge de son père.

C’est le début d’une histoire et c’est le prologue du spectacle Letzlove-Portait(s) Foucault, mis en scène par Pierre Maillet et joué par Maurin Olles (élève sortant de l’école de Saint-Etienne, le jeune homme) et Pierre Maillet (Michel Foucault). Joué ? Accompagné plutôt.

Pendant un an et plus, Foucault et Thierry Voeltzel se retrouvent autour d’un appareil enregistreur à bandes. Foucault est intrigué par ce jeune homme qui appartient à la première génération qui n’a pas vécu mai 68, et qui a un rapport aux études, à la vie très loin de ceux que côtoie habituellement le philosophe. Il cherche à mesurer cette différence. Ce qui les rapproche, c’est l’homosexualité. Et comment l’intime et le politique sont indissociables.

Foucault et Mick Jagger

C’est donc un portrait par défaut de Michel Foucault qui se dessine par ses questions, la façon dont il les formule et les détaille, son envie de connaître, de comprendre la jeunesse à travers ce jeune homme d’une absolue sincérité. C’est tout autant, sinon plus, le portrait d’une certaine jeunesse de 1975 condensée à travers Thierry Voeltzel, engagé dans les mouvements homos de l’époque mais sans en être une grande gueule ou un leader et encore moins un militant sectaire.

Maurin Olles-Thierry est devant nous sur le plateau presque nu, Pierre Maillet-Michel l’interpelle depuis la régie. Juste et pertinent dispositif qui met le public au milieu de ce ping-pong. Pas d’effet scénique, parfois une diapo dit le sujet traité du jour car, en prof, Foucault ordonne ses questions par série : le sexe, la politique, la famille, les drogues, le boulot, l’éducation religieuse. Ici et là, une respiration dans le flux des échanges : pause cigarette ou bien pause musicale avec ce trente-trois tours des Stones, dont Foucault ignore tout, jusqu’à ne pas savoir que Mick Jagger en est le chanteur.

L’idée de faire un livre à partir de ces entretiens a fait qu’ils se sont prolongés, puis ils ont été retranscrits. Foucault les a retravaillés, et Mireille Davidovici a composé le livre. Foucault n’a pas voulu que l’on mentionne son nom : c’était le livre de Thierry. Il avait envie que le nom de famille Voeltzel soit dissimulé sous un anagramme, Letzlove lui plaisait. Thierry n’en pas voulu et le livre est paru sous son seul nom. Un flop. Quarante ans après, il a été réédité chez Verticales en 2013 sous le titre Vingt ans et après. Cette fois, le nom de Foucault apparaît et c’est après avoir lu ce livre que Pierre Maillet a voulu en faire quelque chose.

Ce spectacle s’inscrit dans une série de portraits libres qui rythment la programmation du CDN de Caen-Hérouville depuis que Martial Di Fonzo Bo en a pris la direction. Après Pasolini, Koltès et Berthe Morizot, Foucault. Suivront Pierre Bourdieu et Nina Simone.

Le prologue comme l’épilogue, Thierry Voeltzel les a écrits il y a trois ans, là où il vit, loin de la France. Aucune nostalgie chez lui ni dans ce spectacle mais la joie légère d’un dialogue amical, sans calcul, sans fard. Et le parfum d'une époque où luttes et utopie couchaient ensemble et, certains soirs, jouissaient sans entraves.

Jusqu’au 21 janvier au Monfort (Paris), du mar au sam à 20h30.
Du 28 février au 4 mars CDN de Haute-Normandie à Rouen.
Du 25 au 27 avril au Quartz, scène nationale de Brest.

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