La Vie brève voit la vie en double

Ils sont deux, Jeanne Candel et Samuel Achache, ils viennent de prendre la direction du Théâtre de l’Aquarium. Elle a signé « L’Oreille de Denys » à la POP fin décembre, il met en scène « Songs » au Théâtre des Bouffes du nord. Ensemble ou séparément, ils font jubiler le théâtre avec de la musique et inversement font jouer chanteurs et instrumentistes.

Scène de "Songs" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Songs" © Jean-Louis Fernandez

On craignait le pire pour le Théâtre de l’Aquarium après la fin de mandat de François Rancillac ce 31 décembre. Les célèbres « On dit ici et là que » prédisaient que ce haut lieu de la Cartoucherie allait être haché menu ou bien retourné comme une crêpe ou encore vendu à la découpe, premier acte d’un possible démantèlement futur de la Cartoucherie ; il n’en est rien. Le ministère de la Culture a nommé Jeanne Candel et Samuel Achache, les deux animateurs et fondateurs de la compagnie La Vie brève, à la direction de l’Aquarium.

Exploser les frontières

C’est une double bonne nouvelle, ne serait-ce que parce qu’ils sont deux. On sait que le Ministère répugne à la direction collégiale et même bicéphale, sauf si c’est le couple sacro-saint directeur-administrateur. Or Jeanne Candel et Samuel Achache sont des artistes à part entière. Le fait qu’ils soient nommés ensemble (ce qui au passage constitue en soi un acte de parité homme-femme) n’est pas un détail quand on se souvient de la création de l’Aquarium.

La Cartoucherie était alors largement une friche abandonnée par l’armée, le Théâtre du Soleil s’y était installé depuis peu, quand trois jeunes fous de théâtre débarquèrent avec leurs potes et, brouette, pioche et pinceaux en main, et inventèrent un théâtre (lire La Cartoucherie, une aventure théâtrale par Joël Cramesnil, Editions de l’Amandier, 2004). Les trois jeunes fous s’appelaient Jean-Louis Benoît, Didier Bezace et Jacques Nichet, mais le ministère de la Culture refusa de les nommer ensemble, il ne voulait voir qu’une tête, ce fut officiellement celle de Jacques Nichet, mais la direction fut bel et bien triangulaire, voire collective.

Elle est désormais double, et de plus, elle voit double. Musique et théâtre, à la vie, à la mort, unis comme deux amants, ou copains comme cochons. Pour cela aussi, c’est une bonne nouvelle car les spectacles de La Vie brève ont fait exploser les frontières, les attendus et les œillères de ce que l’on nommait autrefois « le théâtre musical », et cela avec une joie créatrice débridée, ouverte à tout, provoquant le plus souvent une jubilation communicative.

Sur le site de cette compagnie qui existe depuis huit ans, les choses sont dites et bien dites, autant les citer plutôt que les paraphraser : « La Vie brève s’intéresse particulièrement au rapport entre la musique et le théâtre. La compagnie fait de "l’opéra avec les moyens du théâtre" et met la musique sur scène et en scène : "live" (la plupart des interprètes sont musiciens, issus de formation jazz ou classique) ou enregistrée, la musique est présente dans tous les spectacles. La question essentielle posée lors des répétitions est : comment la musique et le théâtre "tressent l’action" simultanément ; comment théâtre et musique jouent ensemble, se jouent l’un de l’autre, s’opposent, fusionnent et ouvrent une profondeur de champ ? » Et, en corollaire : « L’écriture collective est ce qui façonne les créations de La Vie brève, les acteurs et/ou musiciens et chanteurs sont placés au centre et sont considérés comme des créateurs, des auteurs et non pas seulement comme des interprètes. Cette écriture polyphonique décloisonne les fonctions et les techniques des personnes qui font les spectacles de la compagnie. »

Et c’est exactement l’histoire et le charme de leurs deux derniers spectacles. Mêlant érudition et jubilation, précision et improvisation, avec un côté work in progress qui donne à voir des spectacles comme inachevés, toujours perfectibles.

Caisse de résonances

C’était le cas fin décembre avec L’Oreille de Denys, un spectacle « pour tous » (y compris les enfants) présenté à la POP (« incubateur des musiques mises en scène »), péniche désormais amarrée, toujours sur le canal de l’Ourcq, mais côté quai de Seine. Un spectacle cosigné par Jeanne Candel (mise en scène), Aram Kebabdjian (livret), Florent Hubert (direction musicale) et La Vie brève (écriture et arrangement collectifs). Cohabitaient sur le plateau une soprano (Anne-Emmanuelle Davy), une comédienne (Chloé Giraud), un saxophoniste et clarinettiste (Florent Hubert) et un batteur (Thibault Perriard). A cet équipage, il faut ajouter le héros principal, la péniche elle-même, ventre fécond et caisse de résonance musicale. La volonté de transformer « la péniche POP en instrument de musique géant qui grince, qui tape et vocifère » était une idée formidable, totalement dans l’esprit de la compagnie. Le soir de la création le 21 décembre dernier, l’idée était encore en cours d’accomplissement. Il en allait un peu de même pour la trame du spectacle racontant l’histoire d’une chanteuse qui, grâce à sa voix, ouvre les portes d’un instrument de musique, la péniche elle-même, dont on explore les capacités et les commodités jusqu’aux toilettes de l’établissement.

Pourquoi ce titre, L’oreille de Denys ? C’est ainsi que Caravage aurait nommé une grotte célèbre de Syracuse. Le tyran Denys, épris de musique et de tragédies (il en aurait écrit plusieurs), dont Cicéron a raconté la cruauté, y aurait fait enfermer des ennemis et aimait la nuit entendre sortir de la grotte le chant des suppliciés. Une légende qui ne pouvait que plaire à La Vie brève qui, associant cela à l’expression « mettre au violon », autrement dit : en prison, a débouché sur cette idée d’un lieu clos, la péniche, transformé en instrument de musique.

En sortant de ce spectacle réjouissant où l’on retombe volontiers en enfance, on se surprend à avoir envie de lire du Cicéron. Et je suis tombé sur ces lignes qui, cernent, à leur façon, l’esprit même qui préside aux festins de La Vie brève : « Un jour que Socrate se promenait sur le soir à grands pas, quelqu’un lui en ayant demandé la raison, "Je prépare, lui dit-il, pour mon souper le meilleur de tous les ragoûts, un bon appétit". Vous savez ce qu’on servait aux Lacédémoniens dans leurs repas publics. Denys le tyran s’y étant trouvé, et ayant voulu goûter d’un ragoût fort noir, qui en faisait le mets principal, il le trouva détestable, "Je ne m’en étonne pas", lui dit le cuisinier, "puisque le meilleur assaisonnement y manque." - "Quoi donc ?" - "La fatigue de la chasse", répond le cuisinier, "l’exercice de la course aux bords de l’Eurotas, la faim et la soif. Voilà ce qui fait trouver nos sauces si bonnes." ».

Un violon maculé de cire

Aux Bouffes du nord, c’est cette fois Samuel Achache qui est aux manettes de la mise en scène de Songs et Sébastien Daucé à la direction musicale (c'est lui qui est à l'origine du projet), lequel a fondé l’ensemble Correspondance en 2009 réunissant des chanteurs et instrumentistes amoureux du répertoire français sacré du Grand siècle et des instruments de l’époque, ensemble auquel la phénoménale soprano Lucile Richardot – pivot vocal de Songs – collabore régulièrement, comme c’est le cas ici sur des musiques et chansons anglaises du XVIIe siècle. Deux actrices sont sur le plateau, Margot Alexandre et Sarah Le Picard, cette dernière assurant également la dramaturgie tandis que Julien Villa (lui-même par ailleurs metteur en scène) a collaboré à l’écriture.

Scène de "Songs" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Songs" © Jean-Louis Fernandez

Tous sont réunis dans un espace étonnant, conçu par la scénographe Lisa Navarro : des murs, des tables et même des instruments recouverts de cire comme dans un manoir hanté d’un roman anglais, a-t-on l’impression, jusqu’à ce que le dossier de presse nous renvoie à notre ignorance : le coupable, c’est Platon.

A propos de l’âme et de ses rapports avec l’extérieur, ce qu’elle imprime ou pas, dans le Théétète, Platon utilise l’image des « tablettes de cire ». Et c’est sur un bloc de cire d’aujourd’hui (paraffine) que la jeune fiancée en robe de mariée, en proie aux affres, va taper furieusement jusqu’à en faire des morceaux qu’elle distribue à ceux qui l’entourent comme autant de morceaux d’une pièce montée car, telle la cire, son amour fond avant de retrouver une certaine fragilité au creux d’elle-même.

Une autre femme, sa sœur qui se transformera à vue en bouffante bouffonne à l’accent du midi sèmera la zizanie dans ce jardin anglais. On passe de l’élégie à la galéjade, laquelle change aussi de camp. Entre deux scènes de comédie un peu sommaires, on voit les instrumentistes vaquer à leurs occupations ; celui-ci lit, celle-là tricote, cet autre débarbouille un violon maculé de cire, etc. Le plus souvent, tout se mêle dans un enroulement quasi constant : à un moment craquant, les trois violes viennent entourer l’infortunée et lui jouent une aubade.

Plus ça va, plus les comédiennes chantent et plus les instrumentistes jouent les utilités. Lucile Richardot (alto) chante la mélancolie sur des airs de compositeurs dont la quasi totalité des spectateurs ignorent les noms hormis celui de Purcell : Matthew Locke, Robert Johnson, John Jenkins, John Blow, Robert Ramsery....C'est fort beau et délicat mais on peut regretter que les paroles des chansons ne soient pas traduites, engendrant un léger déséquilibre, d'autant que la partie théâtrale n'évite pas le gros trait. [On m'informe, après la mise en ligne de cet article, que le soir de la première,il y a eu une "incident technique" nous privant des sous-titres des chansons, mais les spectateurs dont je faisais partie n'en n'ont rien su, pas même à la fin du spectacle]. Mais, qu’importe, le mariage aura lieu, c’est celui de la musique et du théâtre, l’âme de La Vie brève.

L'oreille de Denys : après la POP  trois soirs fin décembre, le 16 mai à Andance, le 17 mai à Tournon  et le 18 mai à Valence, dans le cadre de la Comédie itinérante de la Comédie de Valence;

Songs : après le théâtre de la Croix Rousse à Lyon, la Comédie de Valence, le CDN de Lorient et le théâtre de Caen, le spectacle se donne à Paris au Théâtre des Bouffes du nord jusqu’au 20 janvier, et sera à Quimper les 21 et 22 mars puis à Tarbes le 27 mars.

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