Milo Rau : « Dark Ages », une tragédie de l’Europe en cinq actes

Second volet de la trilogie de l’Europe que signe l’Européen né en Suisse Milo Rau, « Dark Ages » réunit un Allemand, une Serbe, deux Bosniaques et une Russe. Tous les acteurs sauf un, le plus écorché (vif) par l’Histoire. Cinq actes rythmés par la musique du légendaire groupe slovène Laibach.

Christelle Saez dans le rôle de Dora © Dashuber Christelle Saez dans le rôle de Dora © Dashuber
C’est un martial monument aux morts ou bien un hiératique tombeau dressé au centre de la scène qui accueille les spectateurs. Une éternité de marbre devant laquelle les hommes politiques, parvenus au sommet de leur Etat ou de leur ville, aiment prononcer des discours définitifs et possiblement vibrants avant, d’un air pénétré, de déposer une gerbe de fleurs puis, droits dans leur manteau boutonné, écouter les hymnes. Le théâtre de la commémoration.

Devant et derrière la caméra

C’est l’envers de ce théâtre auquel nous invite Milo Rau : le monument pivote et, de l’autre côté, nous voici dans un bureau, celui du Bosniaque Sudbin Music qui nous détaille le mobilier. Bien sûr c’est un décor  mais il reprend effectivement la disposition du bureau que celui qui nous parle d’une voix douce occupe à Sarajevo au sein d’une ONG  s’occupant des victimes, de l’identification des corps retrouvés dans les charniers ou au fond d’un puits, comme ce fut le cas, récemment, pour le corps de son père ainsi qu’il le racontera un peu plus tard.

Ce bureau est comme un parapet qui regarde l’Europe et un abri de destins éclopés par l’Histoire. Ils sont cinq. Ils cohabitent, s’épaulent, s’écoutent. Tout à tour, l’un va derrière la caméra et filme, en gros plan le plus souvent, un à un, ses compagnons de route, lesquels, par pans fragmentés, racontent leur histoire personnelle et, partant, celle de leur famille, de leur pays. Les images de leur visage parlant sont projetées au-dessus d’eux dans le dos du dit monument aux mots.

Tous ont connu la guerre. Celle de 39-45 pour l’acteur allemand Manfred Zapatka, alors enfant (bombardement, peur, famille déplacée sujette au mépris, au rejet). Celle des Balkans dans les déchirements de l’ex-Yougoslavie pour les autres. Tous ont connus l’exil. Sudbin Music est retourné vivre dans son pays, mais non dans son village bosniaque qui comptait  2417 habitants, aujourd’hui 200, et 80 enfants scolarisés, aujourd’hui un seul. Tous racontent des histoires de familles chavirées, des divorces souvent, comme si l’Europe avait divorcée d’elle-même.

Shakespeare les attendait au tournant

La Russe Valéry Tscheplonowa est née à Kazan. Lorsqu’elle a cinq ans, au moment de la pérestroïka, sa mère, interprète de métier, l’emmène en Allemagne et ne lui parle plus dans sa langue natale. Le père, resté à Kazan, se remariera, sa fille ne le reverra que tardivement et brièvement. La Serbe Sanja Mitrovic qui se souvient d’avoir dansé et fait la fête pendant que l’OTAN bombardait Belgrade, vit aujourd’hui entre Amsterdam et Bruxelles. La Bosniaque Vedrana Seksan présentait le journal télévisé de la télévision bosniaque pendant le siège et se souvient de l’activité culturelle intense qui régnait dans la ville assiégée. Elle se souvient aussi du concert donné par Laibach au Théâtre national de Sarajevo en 1995 et c’est en sortant du concert qu’elle apprendra que les accords de Dayton venaient de mettre fin à la guerre.

SanjaMitrovic, elle, se souvient d’un concert du même groupe slovène donné deux ans plus tard au palais des sports de Belgrade et elle a toujours gardé un poster du groupe au gré de ses déménagements. Il est actuellement punaisé dans son salon bruxellois. A la demande de Milo Rau, le groupe slovène Laibach, fleuron de la Neue Slowenische Künste et provocateur parfois border line qui se fit connaître au début des années 80, a composé une musique pour Dark Ages qui rythme les passages entre les cinq actes aux titres macabrement ironiques : « Les Suppliantes », « Les Années noires » », « Le Meilleur des mondes », « Essai sur le mal », « Les Vivants et les morts ».

Vous avez perdu quelque chose ?

Tous sont acteurs (sauf Sudbin Music) et ont été choisis pour cela. Ils ne se connaissaient pas, ils vivent dans différents pays d’Europe, Milo Raules a réunis. Ensemble, ils ont parcouru l’ex-Yougoslavie, se sont apprivoisés, ont parlé. Le metteur en scène et initiateur du projet a écrit une première version puis, après discussions, une seconde. Etc. Shakespeare traverse leur vie et Dark Ages. Y compris la vie de Sudbin qui, se retrouvant un jour récent avec le crâne de son père entre les mains, convoque implicitement le crâne de la scène des fossoyeurs dans Hamlet. Valéry Tscheplanowa avait joué Hamlet machine de Heiner Müller avec Dimiter Gotscheff. Le spectacle avait été filmé, en gros plans. Juste après la mort de Gotscheff, elle est allée jouer le spectacle à Cuba, avec comme partenaire un mort, vivant par la grâce de la vidéo.  

Tous ont perdu quelque chose. Une langue, un pays, un père, des proches, des amis, des voisins, des certitudes, la croyance en un monde sinon radieux, du moins meilleur. Plusieurs racontent un rêve récurrent aux allures de cauchemar. « Je chie sur la nouvelle Europe », dit, pour finir, Sudbin Music.

La première partie de la trilogie, The Civil Wars, se déroulait dans un salon avec Tchekhov comme conseiller technique, la troisième, Empire, empruntera aux anciens Grecs. Toutes les productions de Milo Rau sont le fait d’une petite équipe qu’il dirige avec une énergie peu commune. Pour chacun de ses projets, les acteurs sollicités y sont pleinement acteurs d’eux-mêmes. Les dispositifs scéniques sont particulièrement élaborés et réfléchis. Le théâtre est là une radiographie du réel via des faits et des vies, une mise à la question et une mise en questions.

Comment ceci a été possible ? Comment en sommes-nous arrivés là ? C’était au cœur deHate Radio (à partir de Radio Mille Collines au Rwanda),  de Déclaration de Breivik (l’acte de défense de celui qui fit un carnage en Norvège), de Les Procès de Moscou (à partir du procès des Pussy Riot), etc… Suisse allemand (né à Berne en 1977),  ayant étudié les langues et littératures allemande et française ainsi que la sociologie (élève de Bourdieu), Milo Rau est un pion essentiel dans l’échiquier du théâtre européen.

The Dark Ages, aujourd’hui au Théâtre de Nanterre-Amandiers, grande salle, 15h30. Puis les 16 et 17 mai en Finlande, et les 17 et 18 juin à Amsterdam.

The Civil Wars, du 30 mai au 5 juin à Lausanne, puis les 23 et 25 octobreà Dresde (Allemagne).

Empire, création au Zürcher Theater Spektakel (Zurich) du 28 août au 4 septembre, puis à la Schaubühne de  Berlin (dates à déterminer), du 8 au 10  octobre au Théâtre de de Vidy-Lausanne, du 13 au 15 octobre au Graz Steirischer Herbst(Autriche).

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