«Le 20 novembre» de Lars Norén : «vous êtes pas innocents»

Choquée par les faits du 20 novembre 2006 – dans une ville allemande, un élève fait irruption dans son lycée et tire sur ses camarades, ses profs –, une actrice allemande commande une pièce à Lars Norén. Elodie Chanut et Nathan Gabily s’en emparent aujourd’hui et la donnent dans des théâtres, des lycées. Des élèves de Nanterre répondent par une autre pièce, « Notre 20 novembre ».

Scène du spectacle "Le 20 novembre" © A. Delpech Scène du spectacle "Le 20 novembre" © A. Delpech
Novembre 2006, un lycéen entre dans son établissement situé à Emstetten, petite ville de Westphalie en Allemagne. Il est armé. Il tire. Sur des élèves, des profs. Des morts, des blessés graves, un lycée sous le choc et un suicide : celui du tireur. Stupeur. Incompréhension. Pourquoi ?

Adresse à un auteur

Comme beaucoup d’Allemands, l’actrice Anne Tismer, membre de la troupe de la Schaubühne de Berlin, se pose la question. Pourquoi ce geste, cette folie ? Comment expliquer ? Comment un individu si jeune en arrive-t-il à une telle extrémité ? Quel abandon ? Quelle rage ? Quelle révolte ? Elle prend contact avec l’auteur suédois Lars Norén.

Le tireur, Sébastien Bosse, 18 ans, a laissé derrière lui des enregistrements dans sa caméra vidéo, un journal intime. Son geste n’est pas improvisé. Il le préparait depuis deux ans. Lars Norén a pu consulter une partie de ces documents. Il écrit Le 20 novembre. Un monologue. L’actrice Anne Tismer s’en empare. Le spectacle est créé en 2007 au festival de Liège, dans une mise en scène de l’auteur. Quatre ans plus tôt, sous la direction de Thomas Ostermeier, Anne Tismer était une inoubliable Nora dans La Maison de poupée d’Ibsen. Depuis, on l’a retrouvée en France, entre autres, avec Falk Richter et Stanislas Nordey. Cette même année 2007, Le 20 novembre, traduit du suédois par Katrin Ahlgren, paraît à L’Arche et Anne Tismer vient l’interpréter à la Maison des arts de Créteil dans le cadre du Festival d’Automne.

Le texte de Norén a été depuis plusieurs fois mis en scène en France avec plus ou moins de bonheur. Aujourd’hui, Elodie Chanut et Nathan Gabily l'investissent, dix ans après. Elle signe la mise en scène, il est seul sur scène et compose la musique jouée live à la guitare. Nathan est aussi musicien. Elodie est aussi actrice.

Adresse à la caméra

Norén ne précise aucun nom ou prénom, aucun sexe, aucun lieu (cependant, les références à l’Allemagne sont patentes). L’âge n’est pas précisé, on comprend que c’est une jeune personne qui fréquente le lycée. Elle prépare tout chez elle, dans l’heure qui précède le moment de passer à l’acte, « une heure et douze minutes », précise-t-elle. « Là cela sera l’heure / Mon heure. »

Pas vraiment de décor, la délimitation d’une petite chambre, un lit, une porte, un mur. Rien de réaliste hormis les vêtements que porte l’acteur. Son partenaire : la caméra. C’est à elle qu’il s’adresse souvent mais il lui arrive aussi de regarder le public qui est plus pris à témoin que voyeur. Son autre partenaire : sa guitare. Autant de choix effectués par Chanut et Gabily.

Norén donne très peu d’indications mais elles sont fortes : « Il réagit comme un animal à chaque mouvement dans la salle » ; « Au début, ses mouvements sont calmes et simples, petit à petit ils deviennent plus compliqués et tendus. » Gabily suit cela à la lettre et y inclut sa musique. On entre petit à petit dans le personnage. « Il montre inconsciemment sa vie intérieure », écrit encore l’auteur.

Au fil du monologue qui prend plusieurs fois la forme d’une adresse à la caméra, Norén multiplie les angles, les indices, les approches. Plusieurs passages du journal de Sébastien Bosse sont repris presque mot pour mot. Et mis en rythme par Norén.

Se dessine un être solitaire rejeté par les autres, qui se définit comme un « raté depuis la primaire », un loser. Qui dit n’avoir rien, donc rien à perdre. Ce n’est pas sa famille qu’il accuse (au contraire, il la remercie de s’être occupée de lui) mais le monde dans lequel il vit : « une société en qui j’ai pas confiance. » Il est d'un logique impitoyable : « si j’arrive pas à trouver un sens à la vie / je vais de toute façon trouver un sens / à la mort / Silence. Mais je partirai pas seul. »

Adresse au public

L’école est comme le point de convergence de ses haines dont il fait l’inventaire : « Les Nazis / Les hip-hopers / Les Turcs / les putes / Les fonctionnaires / Les gros porcs de flics / Les protestants / et les catholiques / Vous me faites gerber / Faudrait vous mener à l’abattoir. » Les filles ? Il dit n’en avoir jamais embrassé aucune. Il en vient à singer, non sans à-propos, les réactions médiatiques et politiques formatées que son « crime » va susciter. A la fin, il met sa main sur la porte et se tourne vers le public : « Y a quelqu’un / qui veut dire quelque chose / avant que je parte ? » Il cherche le contact. « Tu voulais dire quelque chose »… Souvent le public, tétanisé, reste muet.

Un jour où ce spectacle était présenté devant les terminales STMG du lycée Joliot Curie de Nanterre, plusieurs élèves ont réagi. Cela s’est transformé en un atelier d’écriture autour de la radicalisation et de l’isolement social, un atelier mené par Elodie Chanut, Nathan Gabily, France Breton, Marion Denis et Léa Ory. Mlinde, Hafid, Nabila, Hichem, Basma, Farah, Laila, Jessie, Penda, Stella, Afid, Sara, Bouakiema, Mamanding, Yasmine, Raniah, Allan, Alimatou, Bydjinie, Maciné, Ibtissam, Guislain, Sarah, Victoria, Maissane, Onur, Jylian, Maessane et Leila ont écrit ensemble Notre 20 novembre. Ils interpellent celui qui va aller tirer sur ses camarades, ses profs : « Hé mec, c’est pas du courage de parler à ta caméra, elle peut pas te répondre », « t’as trop pensé de choses qui t’ont matrixé, ça t’enferme », « Ta sœur elle va grandir sans son grand frère »... C’est devenu un spectacle qu’ils ont joué au Théâtre du Hublot, à Colombes, après une représentation de la pièce de Lars Norén.

Il y a quelques jours, Elodie Chanut est allée à la Comédie-Française avec le texte de Notre 20 novembre pour le remettre en mains propres à Lors Norén qui met en scène les acteurs du Français dans une pièce écrite pour la troupe (création dans quelques jours).

C’est ainsi que, née d’un désir d’actrice, la pièce Le 20 novembre a donné naissance à une autre pièce, Notre 20 novembre, fruit d’une réaction de jeunes spectateurs à la pièce de Lars Norén.

Après une série de représentations au Hublot, Le 20 novembre se donne à la Maison des métallos toute cette semaine dans le cadre du focus « Mauvaises graines ? ». Représentions à venir : jeudi à 19h, ven à 14h et 20h, samedi à 19h.

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