La belle histoire d’humour entre Anton Tchekhov et Lydia Mizinova

Vous connaissez sans doute « la Mouette »  de Tchekhov, mais connaissez-vous la correspondance drôlatique entre l’auteur et la femme qui lui a inspiré cette pièce ? Vous en savourerez la teneur en allant voir le spectacle « Correspondance avec la Mouette » sous-titré « c’est avec plaisir que je vous ébouillanterais » signé Nicolas Struve. Un régal.

Scène de "correspondance avec la mouette" © dr Scène de "correspondance avec la mouette" © dr

Vous adorez les correspondances, vous idolâtrez les correspondances amoureuses, ou bien vous détestez ces besogneuses bafouilles qui tartinent du  "je t’aime" sans se lasser. Chers lecteurs de tout poil, unissez-vous dans le plaisir en vous jetant sur la correspondance d’Anton Tchekhov avec Lydia Mizinova dite Lika, personne qui inspirera à Tchekhov la Nina de La Mouette, sa pièce la plus emblématique puisque cet oiseau est devenu l’emblème du Théâtre d’art de Moscou.

Histoires de  correspondances

Où ça? Chez quel éditeur ? J’ai demandé à mon libraire, il n’a rien trouvé sur son ordi !? Et pour cause. Cette succulente correspondance plus ou moins amoureuse et sans le moindre « je t’aime » n’est pas encore publiée. Si la sacro-sainte Pléiade nous a offert tout le théâtre et tous les récits de Tchekhov, elle n’est pas allée plus loin.  Gallimuche qu’attends tu ? Tu pourrais inaugurer l’édition de morceaux choisis de la correspondance-à défaut de sa replète totalité-, par ces lettres (64 signées par elle, 98 par lui). Cela serait un bon début.

En attendant, Nicolas Struve -qui a tout traduit-, signe un réjouissant spectacle titré Correspondance avec la Mouette et sous-titré « C’est avec plaisir que je vous ébouillanterais », à partir d’extraits de cette correspondance entre Anton et Lika, cadrés par deux extraits de La Mouette.

Nicolas Struve, dont le nom de famille est bien connu dans le milieu des russisants hexagonaux, est un acteur que l’on croise souvent dans les spectacles de Valère Novarina. Il est aussi un metteur en scène qui aime jardiner la langue russe du côté de Marina Tsvétaieva ou de Svetlana Alexievitch (lire ici). Il est enfin le compagnon de l’actrice Stéphanie Schwartzbrod qui a écrit et joué Sucré Salé (lire ici) adapté de son livre Saveurs sacrées avant qu’elle ne publie un autre livre de recettes voyageuses La cuisine de l’exil (les deux livres chez Actes sud).

Tout cela se rassemble dans Correspondance avec la Mouette: Nicolas Struve a traduit et met en scène, Stéphanie Schwartzbrod tient le rôle de Lika-Nina et David Gouhier celui d’Anton Tchekhov-Treplev. Ajoutons que l’histoire épistolaire entre ces deux êtres s’apparente à une cuisine pimentée d’un humour qui canalise l’amertume ou l’aigre-doux du sentiment amoureux sous une mousse légère de jeux où les mots de l’un se voient renvoyer la balle dans la réponse de l’autre. Un ping-pong drôlatique, à armes plus égales que l’on croit. Certes Tchekhov, à 29 ans, est un écrivain célèbre (par ses récits) lorsqu’il rencontre Lydia Mizinova, 19ans, alors employée à la Douma (le haut-lieu de l’administration russe) et amie d’une des sœurs d’ Anton Pavlovitch.

Les amants imaginaires

La rencontre se fait à Melikovo (une centaine de kilomètres de Moscou) où le médecin-écrivain Tchekhov habite avec sa (grande) famille. Toute la maisonnée voit arriver une jeune fille à la beauté peu commune de l’avis général. Lika est sous la charme du grand écrivain mais ne se jette pas à ses pieds en hurlant. Anton en pince pour la belle mais à sa manière : retenue, distancée, caustique et drôle. Ils partageront quelques baisers et baises, ne vivront jamais ensemble, mais, par lettres interposées, leur histoire d’amour mal emmanchée, est souvent une histoire d’humour. Un vif dialogue épistolaire qui passe agréablement la rampe. Dans son adaptation, Nicolas Struve privilégie ces moments où les lettres se répondent du tac au tac.

Par exemple, Tchekhov invente des amants imaginaires à Lika, tel un certain Trophim et joue les jaloux : «  je vous ébouillanterais avec plaisir. J’aimerais qu’on vous vole votre nouvelle pelisse, vos caoutchoucs, vos bottes de feutre, qu’on diminue votre salaire et que, vous ayant épousé, Trophim attrape la jaunisse, un interminable hoquet ainsi qu’une crampe à la joue droite ». Et Lika de répliquer deux jours après : « Je voudrais organiser une fête pour l’enterrement de ma vie de jeune fille parce que j’ai décidé de me marier par dépit, seulement pas avec ce Trophim ». Mais un autre amant inventé par Tchekhov dans une autre lettre, Bucéphale, dont elle dit être fiancée : « Bucéphale me prie de vous envoyer son salut et de vous dire qu’il ne vous craint pas du tout parce qu’il a confiance en moi. Mais, tout de même, je ne voudrais pas mourir avant votre retour ! ».

Ce « tout de même » lourd de regret, accompagnera Lydia Mizinova toute sa vie, sans pour autant geindre ou s’apitoyer sur elle-même. Elle sera l’amante éphémère du peintre Lévitan, puis aura un enfant avec un homme marié, Potapenko, deux amis proches de Tchekhov, l’un peintre, l’autre écrivain. Deux amants de substitution, peut-on penser. Elle appelle Tchekhov « mon petit pigeon » et plus tard, « mon petit père » , il l’appelle « petit melon » ou « concombre » comme s’il avait envie de la manger pour la faire disparaître. Il joue au mari offensé en s’adressant en termes orduriers à « l’amant »  Trophim : « Si tu n’arrêtes pas, fils de chienne, de faire la cour à Lika, je vais t’enfoncer, saloperie, un tire-bouchon dans l’endroit qui rime avec Moscu. Dis-donc saleté ! Comme si tu ne savais pas que Lika m’appartient et que nous avons déjà deux enfants ».

"Une compagne d'infortune"

Ils n’auront pas d’enfants mais Tchekhov enfantera de La mouette  et Lika deviendra Nina. Comme cette dernière, mais avec moins d‘obstination, Lika avait pensé devenir actrice et plus encore chanteuse. Elle accouche d’une petite fille en novembre 1894, en octobre1896 a lieu la première de La mouette au Théâtre Alexandrinski de Saint Petersbourg, un mois plus tard, la petite fille de Lika meurt . Le rôle de Nina est tenu par Vera Kommissarjevkaïa , actrice d’une grande beauté, comme l’était Lika à 19 ans lors de sa première rencontre avec Tchekhov

Les années passent. Ce que Roger Grenier (dans Regardez la neige tomber, Gallimard) nomme justement leur « duel épistolaire », continue. Grenier cite un échange de lettres qui ne figure pas dans le spectacle. Pendant l’été 1897, Tchekhov séjourne à Biarritz à l’hôtel Victoria. « Pour mes exercices de langue française, j’ai pris une petite Française de dix-neuf ans. Elle s’appelle Margot. Excuse-moi pour cela je te prie » écrit-il à Lika. Et cette dernière, qui a tout compris, de répliquer : « Dis à Margot qu’une compagne d’infortune la salue. Il m’est arrivé de me conduire stupidement, en jouant le rôle du fromage que tu as refusé de manger. Tu l’as regardé de loin même quand tu avais faim. Tu ne l’a pas mangé... ».

Leur correspondance cesse à la fin de l’année 1899. Deux ans plus tard Tchekhov épouse (enfin) l’actrice Olga Knipper qui sera jalouse rétrospectivement de Lika. Un an encore et cette dernière épouse Alexandre Sanine un metteur en scène du Théâtre d’art.

Avec justesse, le spectacle s’ouvre sur cet écrin qu’est La mouette et se referme sur lui. La fiction fait vaciller la vie, laquelle l’avait largement alimentée. Nicolas Struve et ses formidables interprètes font la fête à ce va-et-vient.

Théâtre des déchargeurs du mar au sam 19h, jusqu’au 29 février.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.