Un amour de Nour ramène l’artiste exilé Wael Kadour dans son pays, la Syrie

Exilé en France, l’auteur dramatique syrien Wael Kadour écrit « Chroniques d’une ville qu’on croit connaître », une histoire inspirée par une jeune femme qu’il connaissait et qui s’est suicidée à Damas en 2011. Un geste qu’il interroge avec la complicité d’un autre exilé, Mohamad Al Rashi. Une introspection intime de la violence dans la société syrienne.

Scène de "Chroniques d'une ville que l'on croyait connaître" © Nabib Boutros Scène de "Chroniques d'une ville que l'on croyait connaître" © Nabib Boutros
« Je ne m’attendais pas à ça. Mais j’ai été agréablement surprise », s’est exclamée une spectatrice au sortir de Chroniques d’une ville qu’on croit connaître, une pièce écrite par le Syrien Wael Kadour et mise en scène avec son compatriote Mohamad Al Rashi, tous deux exilés en France. Cela se passait dans le hall du théâtre d’Arras, l’un des deux lieux de Tandem (l’autre, c’est l’Hipprodrome de Douai), où la troupe séjournait depuis une bonne semaine pour parfaire un spectacle créé un peu plus tôt à la Filature de Mulhouse.

Pas simple pour les artistes des scènes théâtrales du Moyen-Orient, exilés de leur pays pour cause de guerre et de régime répressif, de travailler en France. Le Tandem est l’un de leurs refuges. Gilbert Langlois, son directeur, connaît par cœur le mot accueil. L’an dernier des artistes irakiens y étaient venus répéter et jouer.

Venue voir une pièce écrite et montée par des exilés syriens, la spectatrice s’attendait sans doute à ce qu’on lui parle sans fard et sans détour de la guerre en Syrie, des camps de réfugiés, des drames de l’exil. Elle s’attendait probablement à un théâtre documentaire, des êtres témoignant de la souffrance d’un peuple, debout, face au public. Rien de tel. Wael Kadour est un écrivain de théâtre et ce n’est pas sa première pièce. Chronique d’une ville qu’on croit connaître raconte une histoire, basée sur une histoire vraie mais devenue, par la force de l’écriture et de la construction dramatique, une fable théâtrale, l’histoire d’une femme qui, à Damas, en 2011 se suicide en sautant d’un immeuble.

Cette femme, Wael Kadour la connaissait. Il vivait encore à Damas, ville où il est né en 1981 dans un milieu loin du théâtre. Il effectuait des études dentaires quand il découvre le théâtre à l’orée de ses vingt ans, et c’est tout de suite l’amour fou. Malgré toutes les embûches et un Ministère de la culture qui contrôle tout et ne favorise guère l’innovation.

Sept auteurs, dont Wael, organisent un atelier indépendant, le groupe fait la force et multiplie les initiatives mais les temps se durcissent, le groupe ira en s’étiolant. Les premières pièces de Wael Kadour traitaient de la violence sociale. Quand la Révolution survient, il travaille sur une petite pièce de Beckett, Impromptu d'Ohio. Au moment où s’approche la date où il doit effectuer son service militaire, il part en Jordanie avec sa femme. Les réfugiés n’y sont pas toujours les bienvenus. Persuadé que le théâtre peut aider à se comprendre les uns les autres, il façonne des actions en s’inspirant des méthodes du Théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal. Quand sa femme tombe enceinte, le couple fait une demande d’asile humanitaire auprès de l’ambassade de France. Demande finalement acceptée. Wael Kadour travaille son français, sa femme l’apprend.

En France, il retrouve d’autres collègues exilés syriens, comme l’acteur Mohamad Al Rashi arrivé après lui. Ce dernier connaissait lui aussi la jeune femme qui s’est suicidée. Pourquoi ce geste ? Elle semble n’avoir laissé aucune lettre. Wael Kadour enquête. La réponse au pourquoi est complexe. Elle brasse la politique, les mœurs, la religion. Quel rôle a joué la jeune Roula à qui Nour (c’est le nom que Wael Kadour donne à la jeune femme disparue, un nom qui veut dire lumière) a envoyé des lettres enflammées ? Avaient-elles ensemble une histoire d’amour ? Quel rôles ont joué les parents de Nour, un couple de bourges proches du régime, qui ne s’entend guère ? Lui cloître sa fille et elle s’occupe d’abord d’elle-même et envie la liberté dont a fait preuve sa fille. Chantages et jalousie se mêlent sur fond d’une police du régime qui arrête un ami de Roula et menace de le tuer.

Dans un savant désordre chronologique, Wael Kadour et Mohamad Al Rashi (qui interprète le rôle du père de Nour) avancent dans cette histoire portée par l’actrice libanaise Hanane El Dirani qui interprète le rôle de Roula. La pièce trace comme une diagonale dans une société syrienne malmenée. Des parpaings de ciment (scénographie Jean-Christophe Lanquetin) tiennent lieu de chambre, de tabourets, de tables, de ville. Belle proposition.

« Pourrons-nous jamais comprendre les facteurs et les circonstances qui ont influencé nos choix personnels durant l’été 2011 sans examiner notre histoire – individuelle et collective – avant le déclenchement de la Révolution ? » se demande Wael Kadour. Sa pièce, sobre et sombre tout en étant nuancée, écrit une belle page dans le livre des réponses.

Après Mulhouse et Arras, le spectacle sera le 10 avril au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, les 20 et 21 juin 2019 au Napoli Festival de Naples, les 30 et 31 août au Kunstfest Weima-Allemagne, le 3 octobre au  POC d'Alfortville, les 15 et 16 oct 2019 (date à confirmer) à l’Hexagone, Scène nationale Meylan, les 18 et 19 oct 2019 (date à confirmer) au festival Sens Interdits à Lyon.

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