Spectacles (de) vivants: l’essentiel est de (se) manifester

A Paris, las des carottes rabougries de « la revoyure », des intermittents du spectacle occupent le national Théâtre de l’Odéon. En Belgique, le mouvement Stillstanding for culture pilote une multitude d’« actions » simultanées, festives et donc revendicatrices, prochaine date : le 13 mars. A Marseille, la compagnie En devenir 2 envoie une lettre à chaque hypothétique spectatrice et spectateur.

Jeudi dernier, place de la République à Paris, on manifestait pour la réouverture des lieux culturels, une fermeture venue d’en haut, sans concertation et chaque jour un peu plus absurde que le précédent, laissant le monde culturel sans autre perspective qu’un sombre avenir et une précarité grandissante. A l’initiative de la CGT-spectacle et de son secrétaire général Denis Gravouil, une cinquantaine de manifestants ont pris le chemin de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, sont entrés et, depuis, l’occupent jour et nuit. Chaque jour à 14h, une assemblée générale se tient devant le théâtre pour discuter, informer et reconduire ou pas l’occupation. Sur le fronton du théâtre sont déployés des calicots comme « culture sacrifiée », « gouvernement disqualifié ».

Un communiqué des « occupant.es » publié samedi, dénonce, entre autres, un gouvernement qui « privilégie la production, les lieux de grande consommation tandis qu’il maintient fermé les lieux de vie, de création et de sociabilité ». S’ensuivent diverses exigences : un retrait de la réforme de l’assurance-chômage ; une « prolongation de l’année blanche » pour les intermittents du spectacle mais aussi son élargissement à « tous les travailleur.se.s précaires, extra et saisonniers » ainsi qu’« une baisse du seuil d’heures minimum pour avoir accès à l’indemnisation chômage pour les primo-entrant.e.s ou intermittent.e.s en rupture de droits » ; des moyens pour garantir les droits sociaux (retraite, formation, médecine du travail, congés payés, etc.) aujourd’hui menacés par l’arrêt des cotisations. Etc. (lire l’entièreté du communiqué sur #OccupationOdeon).

Pour porter ces revendications, les « occupant.e.s » exigent une réunion du Conseil national des professions du spectacle (CNPS). Il semblerait que, sur ce point, une réunion du CNPS au ministère de la Culture se dessinerait pour, ironie de l’histoire, le 22 mars. On se souvient que le mai 68 des étudiants avait été déclenché à Nanterre par le mouvement du 22 mars qui ne fut jamais la tasse de thé de la CGT. Ce fut cette année-là la première occupation notoire et sauvage de l’Odéon, ce qui vaudra à son directeur, Jean-Louis Barrault, d’être congédié par Malraux. Il y eut deux autres occupations par la suite, en particulier pour défendre le régime des intermittents (envié par les artistes et techniciens de nombreux pays étrangers) que, régulièrement, le gouvernement en place tente de détricoter. Bref : un lieu lourd de symboles et à fort impact médiatique pour porter haut et fort ces revendications. Samedi soir après le turbin, la ministre Roseline Bachelot est venue « écouter » des intermittents en colère. Il lui ont dressé l’inventaire des revendications que ses services connaissent par cœur. Elle a dit ne pas pouvoir apporter de réponses dans l’immédiat. L’histoire ne dit pas si en partant elle a lancé un « à la revoyure ! ». L’occupation de l’Odéon continue.

Stillstanding for Culture

En Belgique, le mouvement Stillstanding for culture (dans un pays qui vit entre deux langues, mieux vaut en choisir une troisième) regroupe des « travailleur.se.s de la culture, des lieux culturels et des fédérations artistiques ». Il fonctionne par « actions ». La première s’est tenue dans onze villes belges le 25 juin 2020, la seconde le 13 janvier dernier sur la place de la Monnaie à Bruxelles, la troisième le 20 février un peu partout en Belgique. Ce sera à nouveau le cas pour une action le 13 mars, « fêtant » un an sans théâtres, sans cinémas et autres lieux de culture. Le mouvement Stillstanding, à la convergence des luttes, est le fédérateur et le centralisateur de toutes les actions.

Le mouvement s’en prend au gouvernement belge (ce n’est pas une blague, il existe) qui dit « avoir trouvé “un modèle” combinant travail, école, magasins et couvre-feu ». Un  « modèle» avec beaucoup de guillemets « qui a mis sous cloche les activités porteuses de lien social, les espaces de rencontre, de partage et de débat. Avec l’effet que l’on sait sur nos santés mentales ». Et Stillstanding de préciser : « nous pensons que le secteur artistique et culturel a un rôle à jouer pour proposer d’autres récits, pour recréer du lien social. Nous disons que la culture dans sa diversité doit rester accessible à toutes et à tous, en tout temps. Et dès maintenant ! ». D’où cet « appel à actions ! » pour le 13 mars. « C’est le 13 mars 2020 que les lieux culturels, les cafés et les restaurants ont fermés pour la première fois marquant le début d’une longue série de confinements. » Stillstanding ne sépare pas les uns des autres.

Citons quelques exemples (pour en savoir plus, allez sur le site) d’actions prévues pour le 13 mars  : « former des files d’attente devant des théâtres, des salles de sports », etc. « Utiliser comme scène des vitrines bars et restaurants, ouvrir des lieux interdits en tant que lieux autorisés » (c’est le cas en Belgique des galeries et des musées). Ces propositions sont ouvertes et aléatoires, Stillstanding se propose de mettre les gens en contact. D’autres actions sont plus ciblées : « le 13 à 13h13, allez danser (chorégraphies libres), devant le siège de la RTBF, la valse des légumes pourris ». Place du Béguinage de 15h à 21h se tiendra une « Scène ouverte pour la régularisation des personnes sans papiers » (dans l’église de cette place dorment depuis le 31 janvier des centaines de personnes que l’Etat belge refuse de régulariser bien qu’elles travaillent). Place d’armes à Namur, de 11h à 16h, des artistes se produiront durant trois heures. A la Louvière, de 14 à 18h, Central et la Compagnie des Mutants vous invitent à visiter un établissement « créé pour l’occasion : l’institut international de la culture vivante et son musée consacrée à l’Ere du Spectacle Vivant ». Des guides « vous feront découvrir la culture comme elle était pratiquée avant ». Etc, etc. En Belgique, les musées sont déjà ouverts et on vient d’annoncer l’ouverture des bars et restaurants pour 1er mai.

Chère spectatrice, chère spectateur,

A Marseille, basée à la Déviation (un lieu de recherche artistique), la compagnie En Devenir 2 est un collectif autour du metteur en scène Malte Schwind. Ce dernier, au nom du collectif, vient d’envoyer comme une bouteille à la mer car sans adresse postale, une lettre à chaque spectatrice et spectateur potentiels. Après avoir abordé Artaud et Hölderlin, le collectif a travaillé sur La Promenade de Robert Walser. Le spectacle a connu une première version, elle a été retravaillée pour cette reprise et, au moment de la présenter au public, tout s’est arrêté. D’où cette longue lettre :

« Chère spectatrice, cher spectateur,

Tu prends la peine de lire cette lettre et nous t’en remercions. Comme tout le monde, nous dirons que vous, spectatrices et spectateurs, nous manquez. Malheureusement, cela devient vite une formule et on ne comprend plus trop ce qu’elle veut dire. D’autant plus que ce manque est un peu diffus, sans contour clair. Peut-être aussi n’est-ce pas seulement vous qui nous manquez, mais ce que vous incarniez jusqu’ici. Mais essayons d’être précis.

Nous avons travaillé sans que tu aies pu voir ce que nous avons fabriqué. Nous avons repris La Promenade. Nous avons travaillé une semaine à la Déviation et avons fait la reprise du rôle d’Anaïs Aouat, assuré désormais par Yaëlle Lucas. Nous en avons profité pour détruire quelque chose de cette forme qui résistait depuis sa création à des endroits différents. Les représentations étaient souvent fragiles, irrégulières, vacillantes. Leur timbre changeait d’un soir sur l’autre. Nous avons donc pris le temps de réinterroger ce que nous avions fait jusque-là. Benjamin décrit les phrases de Walser comme des guirlandes qui le font trébucher. D’une part, nous voulions renforcer cette dynamique au plateau ; d’autre part, nous voulions renouer avec une relation concrète à l’espace pour que les guirlandes ne basculent pas dans la rêverie. 

Pour ces deux enjeux, une phrase de François Tanguy, cet automne, lorsque nous étions en résidence à la Fonderie, nous guidait : « Walser, c’est quand même une obsession de la précision, jusqu’à la folie. » Enfin, nous en avons profité pour libérer Walser de tout le romantisme dans lequel nous l’avions protégé. À la fin de La Promenade, Walser pense à une jolie fille, et qu’il est bien seul au monde. Nous avons finalement compris qu’il regrettait de n’avoir rien dit à la fille qu’il avait rencontrée, non pas parce qu’il l’aimait, non pas par souci du cœur, mais par souci de la bite. Pour être vulgaire : il a raté un plan cul. Sa « mélodieuse douceur » est la matérialité pure d’un corps dans un lit et rien au-delà, mais cela n’est pas peu. C’est précisément pour cela qu’il aurait « dû lui dire à temps que [son] inclination était tout à fait sincère. Il eût été très simple et certainement parfaitement bien de lui avouer franchement : “Je vous aime. Tout ce qui vous concerne m’importe autant que ce qui me concerne. Pour toutes sortes de belles et tendres raisons, je tiens à vous rendre heureuse.” » Nous avons cerné enfin la beauté qui réside là-dedans, sa théâtralité, une puissance du jeu et de la langue où la question du vrai ou du faux n’importe plus du tout. La beauté et sa violence sans doute étant enfin libérée de toute idée de salut.

De fait, nous avons réécrit plus précisément une partition physique, avec des appuis concrets. Nous avons créé des vides, des blancs. L’énonciation bégayait, trébuchait elle-même. Là où, auparavant, on parlait d’abîmes dans lesquels Walser tombait, nous avons enfin trouvé la promenade sur une crête où il n’y avait plus abîmes et chemin, trou et marche, mais où tout est devenu « sur le fil », du funambulisme. Walser tombera une dizaine d’années plus tard. Pour le moment, il continuait sa promenade. 

Figure-toi que le premier filage que nous avons fait après cinq jours de travail a duré trente minutes de plus. Cela s’est confirmé et le spectacle a pris une demi-heure. Rare que cela mette en joie ! Ici, oui.

Nous avons ensuite travaillé trois jours au Théâtre Antoine Vitez où nous aurions dû jouer et nous avons pu partager le travail avec quelques-uns, des étudiantes et étudiants notamment. Et ces moments étaient très beaux car tout à coup la socialité convenue du théâtre était brisée. Les conventions mondaines, tout le chichi autour des « soirées de théâtre » avec ses jugements de goûts, ces « qu’est-ce que t’en as pensé ? », ces appréciations et dépréciations, les salutations de loin, les regards, les cordialités et politesses feintes, tout cela n’existait plus. On était là pour le travail, sans autre enjeu. Les programmateurs étaient absents, c’en a été pour beaucoup. Et le théâtre était au rendez-vous et on pouvait rêver ce que pourrait être le théâtre sans ce monde qui se donnait la mission de le gérer. Peut-être situation très paradoxale à un moment où il n’a jamais été aussi compliqué de faire passer à un spectateur la porte d’un théâtre… Situation où, peut-être du fait de sa demi-clandestinité, le théâtre retrouvait une importance, un poids certain dans cette vie, où peut-être le danger supposé de venir au théâtre se superposait avec le danger de faire une expérience qui pouvait potentiellement nous ravager. Il aura fallu une politique sanitaire insensée pour qu’enfin Artaud ait raison. On va au théâtre en tremblant ! Jamais encore nous n’avons parlé si longuement avec des spectatrices et spectateurs de ce qui s’est passé. De leur expérience propre, de la matérialité du fait théâtral et de son effet sur eux. La Promenade avait ouvert des chemins et des chemins de pensée se tissaient des nuits durant.

Nous terminions notre périple de cette reprise au Théâtre Joliette. Là, nous réinterrogions les lumières qui soutenaient cette promenade jusqu’ici et comme nous ne pouvions plus parler d’abîmes, et que nous avions enfin trouvé le fil de la promenade, le chemin sans « scènes » à déplier ou autres théâtralités, les lumières ne pouvaient plus décrire ou illustrer les situations et lieux comme elles le faisaient auparavant. Les effets ne devaient jamais se coller au sens pour tenter de nous faire croire que le lieu de l’énonciation et le lieu imaginaire étaient un et le même. Là était toute la beauté dans les filages les plus réussis. Ça parlait là, concrètement devant nous, et on n’était jamais ailleurs. Autour, il y avait des choses, des lumières, de la brume, des tables, mais ces choses et ces lumières n’étaient rien d’autre que ces choses et ces lumières, et flottaient par ce fait même dans une étrange dualité. C’était la force du jeu qu’on connaît chez les enfants, où la chose est la chose et en même temps autre chose que la chose tout en restant la chose concrète toujours. Surtout l’enfant n’est pas dupe, mais peut te dire pourtant : « Regarde ce dragon ! » en montrant un bout de bois. On sent bien qu’il sait qu’il s’agit d’un bout de bois pourri. On évoque, et dans l’évocation nous préfigurons et éprouvons une autre réalité possible qui n’est au fond pas autre. Ceci sera le soleil et c’est le soleil, tout en restant un projecteur de 5 kilos.

Puis vint le moment fatidique. Le retour dans l’ancien monde si on veut : une représentation unique réservée aux programmateurs. Il y a sans doute des spectacles qui supportent mieux que d’autres la trouille. Et il y a sans doute Walser qui est l’un de ceux qui supportent au plus mal la peur. Son tremblement n’est pas d’angoisse, mais de pudeur. Il y avait donc la trouille et il y avait une salle. On savait avant même d’avoir commencé qu’elle serait froide, à l’opposé de ce qu’on avait vécu auparavant. Et on avait beau se dire que ce ne serait pas grave, qu’on savait ce qu’il y avait à faire et qu’on devait dépasser l’attente de réaction, trouver une indifférence naïve et ouverte face à la... fraîcheur avec laquelle on allait accueillir nos mots et nos gestes. Cela ne suffisait pas. Une relation se fait toujours à deux, sans doute. Mais voilà peut-être une tâche pour le futur : réchauffer la froideur la plus froide des plus professionnels des professionnels de la profession. Cela demandera beaucoup de sang froid et beaucoup de chaleur de jeu et de cœur et beaucoup d’amitié envers même ce qu’on peut mépriser.

Au-delà de ce... mal-entendu, qui est intimement lié à l’organisation du champ culturel lui-même, nous et quelques-uns avons fait l’expérience de ce que le théâtre pourrait être. Une expérience absolument singulière et bouleversante qui s’élabore dans un rapport d’amitié entre nous et toi, chère spectatrice, cher spectateur, et où le théâtre n’appartient ni à l’un ni à l’autre mais tisse, dans son existence propre, nos solitudes d’une manière inouïe. Nous ferons tout pour continuer cette tâche. »

#OccupationOdeon,  www.fnsac-cgt.com 

www.stillstandingforculture.be

Contact(at)endevenir2.fr ou 210 chemin de la Nerthe, 13016 Marseille

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