Dans un café, Ireina Labetskaïa rêve à haute voix «Les Trois Soeurs» de Tchekhov

A Pantin, dans un bar qui fait l’angle entre deux rues, à l’heure où le soleil va se coucher et jusqu’à la nuit, Ireina Labetskaïa, actrice biélorusse vivant à Paris, nous fait voyager entre deux langues dans l’intégralité des quatre actes de « Tri Sestry », « Les Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov, sous le regard et la direction douce d’Yves-Noël Genod. Un délicat délice.

Répétition  des "Trois soeurs" au café Pas si loin à Pantin © yng Répétition des "Trois soeurs" au café Pas si loin à Pantin © yng
Adossée au bar peint dans un vert pomme d’école maternelle, n’ayant pas dénoué son imperméable au vert automnal assombri par l’hiver qui n’en finit pas, l’actrice Ireina Labetskaïa farfouille dans les pages de deux volumes. L’un est un livre de poche de la collection Babel : la traduction de la pièce d’Anton Tchekhov Les Trois Sœurs par André Markovicz. L’autre est une édition en langue originale russe de la même pièce, Tri Sestry, un exemplaire si lu que les fils de sa reliure ont cédé et qu’il part en morceaux, plusieurs sont disposés sur le bar où, plus tard, quand le soir tombera, elle allumera une bougie. Comme dans la pièce.

L’entre-deux-langues

Dans Les Trois Sœurs, il sera question d’une ceinture verte que porte Natalia, la fiancée puis l’épouse d’Andreï, le frère des trois sœurs Olga, Macha et Irina. Ce n’est pas le seul signe accidentel de connivence avec ce qui se passait dimanche dernier, jour inaugural de cette approche des Trois Sœurs, dans un bar de Pantin où, depuis le métro jusqu’au Pas si loin (c’est le nom de ce café associatif presque adossé au périphérique), montait l’effervescence qui accompagne la rupture du jeûne en ces premiers jours du Ramadan.

C’était le 5 mai 2019 et c’est aussi un 5 mai que commence Les Trois Sœurs, jour anniversaire de la mort d’un père militaire disparu un an plus tôt et jour de la fête de la plus jeune de ses filles, Irina. « Il faisait très froid, il neigeait, ce jour-là », se souvient Olga, la première des trois sœurs à prendre la parole. Il ne neigeait pas dimanche dernier, mais il faisait très froid. Cette première réplique et les suivantes, l’actrice Ireina Labetskaïa les dira en russe comme elle le fera pour le début de chaque acte, politesse de la langue originale oblige mais aussi façon d’entraîner le public, largement non russisant dans les inflexions d’une langue autre, puis elle passera au français et reviendra au russe et ainsi de suite. Et, petit à petit, tout se passera comme si les langues se contaminaient mutuellement.

Ce cinq mai était aussi un dimanche, là encore comme dans la pièce, ce qui nous vaut ces mots de Koulyguine, le mari de Macha, qu’il lâche après que cette dernière a vu entrer en tenue un militaire un homme qu’elle voit pour la première fois et dont elle va aussitôt tomber amoureuse, Verchinine. « C’est dimanche, jour de repos, alors reposons-nous, réjouissons-nous, chacun selon son âge et sa situation. Les tapis, il faudra les rouler pour l’été, et les ranger jusqu’à l’hiver... De la poudre de Perse ou de la naphtaline. »

Entre Baudelaire et Proust

Koulyguine parle pour parler, il parle presque pour ne rien dire et c’est dans ces phrases de rien du tout et cependant grosses de non-dits, et dans toutes ces petites choses qui se passent autour, que se glisse le mystère de Tchekhov. Et c’est ce que nous fait approcher, quasiment palper, l’actrice Ireina Labetskaïa, dans l’entre-deux-langues. Réchauffant le français en donnant du relief aux consonnes, refroidissant les voyelles du russe, les mots chavirent. Parfois, l’émotion, vive mais tenue en respect, essuie une larme avant de s’abîmer dans de longs, profonds et magnifiques silences.

Alors les bruits de la rue alentour, cet homme qui passe chargé de provisions, cet autre qui en interpelle un troisième, ces camions, ces motos qui bruissent ou pétaradent en s’éloignant, tout cela crée comme une basse continue, un fond sonore qui accompagne l’actrice. Et, à les voir passer derrière les baies vitrées du café et disparaître, les passants accompagnent sans le savoir ce temps si particulier de la pièce où le présent est comme une salle d’attente entre un passé qui n’est plus et un futur avorté ou trop lointain pour ne pas être illusoire. L’ailleurs est là, à portée de rue. Moscou ou je ne sais où. Ireina Labetskaïa regarde parfois passer ces gens venus comme elle d’un autre pays et puis elle retrouve ces feuilles entre ses mains qui parfois (magie du soleil couchant) lui éclairent le visage en irisant ses longs cheveux noirs. Elle lit, lit encore et soudain ses yeux s’éloignent des feuilles, elle dit le texte mais c’est comme si elle le rêvait à haute voix.

Yves-Noël Genod (que l’on ne présente plus), assis à une table du café, ne quitte pas des yeux l’actrice, parfois il prend des notes qu’il lui dira plus tard. Ou pas. Peut-être lui a-t-il parlé de Baudelaire (lire ici) et de Proust (lire ici), qui peuplaient ses derniers spectacles. Les héroïnes de Tchekhov se souviennent de Baudelaire qu’elles n’ont sans doute pas lu et le temps de ses pièces songe à Proust que Tchekhov aurait adoré lire.

Au Café Pas Si Loin, 1, rue Berthier, Pantin (métro Porte de la Villette ou Aubervilliers-Pantin-Quatre chemins), 19h30, Samedi 11 mai, actes I et II, Dimanche 12 mai, actes III et IV, Mardi 14, actes I et II, Mercredi 15, actes III et IV. Ces avant-premières sont en entrée libre, sans réservation, mais commencent à l’heure (impossible d’entrer en cours de route). Spectacle en russe et en français.
Les représentations auront lieu
au même café Pas si loin en juin à 20h30 (calendrier à préciser), en alternance avec la reprise de L’Amant, d’après Marguerite Duras, par Yuika Hokama.

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