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Billet de blog 8 juin 2015

Mathilde Delahaye fait respirer Claudel et Tarkos dans le Port du Rhin à Strasbourg

Les jeunes metteurs en scène en herbe et les auteurs dramatiques balbutiants sont faits pour se rencontrer. C’est ainsi que Mathilde Delahaye, élève metteur en scène en deuxième année à l’école du Théâtre national de Strasbourg, a rencontré le jeune Paul Claudel, celui de « Tête d’or », « une pièce de jeunesse sur la jeunesse », résume Mathilde.

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Les jeunes metteurs en scène en herbe et les auteurs dramatiques balbutiants sont faits pour se rencontrer. C’est ainsi que Mathilde Delahaye, élève metteur en scène en deuxième année à l’école du Théâtre national de Strasbourg, a rencontré le jeune Paul Claudel, celui de Tête d’or, « une pièce de jeunesse sur la jeunesse », résume Mathilde.

Une Coop pleine d’air claudélien

Le jeune Claudel est à Sciences Po, en 1889, il rédige un mémoire traitant de « l’impôt sur le thé en Angleterre » et, la même année, écrit Tête d’or. Une écriture fougueusement théâtrale, qui fonce dans le tas, va de l’avant à l’aveugle, armée de son exaltation et ivre de mots. Claudel a 21 ans. Trois ans plus tôt, la lecture des Illuminations de Rimbaud lui a montré des horizons infinis. Il écrira plusieurs versions de Tête d’or mais toutes gardent les traces de son entrée dans un monde du théâtre qu’il aborde en y aboyant comme un chien affamé.

Plus tard, Claudel écrira : « Mon vers est uniquement basé sur la respiration tantôt ralentie, tantôt accélérée, suivant l’émotion. » Le souffle du vers appelle celui de l’acteur, l’écriture de Claudel est physique, toujours dans le mouvement du dire, du faire. C’est ce qui fonde la mise en scène de Mathilde Delahaye et, peut-être, le théâtre qui l’habite. Cette pièce qu’elle lit comme un appel d’air, a besoin d’espace. La scène close et confinée des théâtres n’y suffit pas, elle y voit comme un étouffoir pour cette écriture qui d’emblée tutoie le cosmos.

Mathilde Delahaye cherche un lieu adéquat dans Strasbourg, un jour elle pénètre dans l’ancienne usine d’embouteillage de la Coop du Port du Rhin, un espace vaste et vide, un site abandonné à habiter, à hanter (la ville envisage d’en faire une friche culturelle). Le public (limité) se tient dans un coin, comme venu là par effraction, plus observateur que spectateur de ces jeunes bêtes de scène qui courent tant et plus sur cette lande de béton, piquetée de piliers et recouverte ici ou là de terre mêlée à des résidus pelucheux. L’épuisement du corps est ici au service du souffle claudélien. C’est particulièrement le cas lorsque les acteurs traversent le vaste espace en courant ou à pas vifs, manipulent des objets, des matières, comme ces dizaines de sacs de 20 kilos qu’ils entassent pour former un trône ou un alignement délimitant un chemin.

Tarkos, machine à lever les mots

On retrouve cette même densité respiratoire dans un autre spectacle réalisé dans le cadre de l’école par Mathilde Delahaye (et dont j’ai pu voir une captation vidéo) L’Homme de Quark à partir de Processe, le premier texte ample de Christophe Tarkos, écrit dans les années 90 et repris dans ses Ecrits poétiques (POL, 2008).

© Benoit Clinder

Nous (spectateur) sommes assis dans un chantier, proche du Port du Rhin. Devant nous, des pas de pierres, des panneaux en ciment, des engins de levage. Un homme seul flanqué de son chien arpente cet espace de travail, monte en haut des tas de gravats, redescend, disparaît, revient. Il soliloque (micro HF) moins qu’il ne parle au ciel, au paysage.  

Retour à Tête d’or. Au fond du vaste espace, une guérite, un abri de fortune : c’est là qu’ils sont agglutinés, texte en main pour certains. Un groupe d’acteurs. Ils se tiennent chaud, dans cet espace réduit, se serrent les coudes. Ils sont ce qu’ils sont : des acteurs qui vivent ensemble le temps de trois ans d’école, avant d’être jetés dans le métier. Ils n’ont pas envie de se quitter, probablement. Alors ils jouent avec une fougue effrontée ce texte bricolé à partir des différentes versions de Tête d’or. Ils  se nomment Youssouf Abi-Ayad, impressionnant rôle-titre, Clément Berthelet, Rémi Fortin, Paul Gaillard, Maud Pougeoise et Romain Pageard qui est aussi l’interprète unique et habité du chantier Tarkos en compagnie du chien Mojo, parfait partenaire.

Mathilde Delahaye participera à une table ronde sur le thème « mettre en scène Claudel aujourd’hui » dans le cadre des rencontres autour de Paul Claudel, dans son château de Brangues (38), qui se dérouleront du 28 juin au 5 juillet, 04 74 80 32 14.

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