Festival TransAmériques (2/2) : ne dites plus Montréal, dites Hochelaga

Le festival théâtral de Montréal commence à se tourner vers les artistes autochtones longtemps oubliés. Les poètes issus des Peuples premiers ne sont pas les derniers à écrire dans les langues de leurs ancêtres mais aussi en français.

Scène de "Phantom stills & vibrations" © Doriane Mtazaleigue Scène de "Phantom stills & vibrations" © Doriane Mtazaleigue
Sur un drap de coton blanc qu’il dépliera petit à petit, un homme râpe des bâtonnets de couleur qui tracent des lignes et des formes. Non loin, une femme s’assoit au pied de l’habitacle que forme la courbe d’un demi-canoë dressé. Lentement et silencieusement, elle s’affaire dos tourné au public qui se tient en lisière sur les quatre côtés d’un carré délimité par une large bande de plastique transparent. Le drap est maintenant déplié. La femme, Lara Kramer, enveloppée dans un long châle, a fait le tour du carré en s’attardant plusieurs fois sur le regard d’un spectateur blanc quelle fixe longuement. Elle s’approche maintenant du drap, s’y vautre, s’y frotte, son corps se macule de couleurs. Tout se calme. L’homme et la femme saluent, c’est fini. Aucun mot, mais une présence d’une rare intensité pour cette performance ou spectacle intitulé Phantom stills & vibrations.

D’un silence l’autre

Dans le programme, Lara Kramer dit avoir voulu « transmettre l’essence du sentiment » qu’elle avait éprouvé en allant rendre visite à la communauté de sa grand-mère au nord de l’Ontario, dans la réserve Lac Seul, au cœur de la région des Sioux Lookout. Elle y a écouté des histoires, enregistré des sons (des grondements d’eaux, de vents et d’arbres qui accompagnent la performance). Elle dit avoir ressenti partout des « résidus de violence » débouchant sur un « accablement ». Et c’est de cela qu’elle témoigne à sa manière. Enfant, sa grand-mère avait été envoyée au pensionnat indien Pelican Falls à Sioux Lookout où la langue de ses ancêtres était bannie, les noms changés, la discipline dure et les suicides nombreux, dit-elle encore. De cela, longtemps, les livres d’histoire ne parlaient pas. C’est à ce silence coupable que répond le magnifique silence de sa performance qui, à tout prendre, est la forme ultime d’un hurlement.

Phantom stills & variations, au programme du 34e FTA, ou festival TransAmériques à Montréal, était présenté au MAI (Montréal Arts Interculturels) qui n’est pas un théâtre, contrairement à l’autre spectacle de Lara Kramer, Windigo, présenté sur la scène de L’Espace libre, d’une façon frontale qui en desservait complètement le propos. Il est probable que Floyd Fayol, auteur et metteur en scène, souscrirait à ces propos. Dans Nos jours de fête, le livre qui s’interroge sur le parcours du FTA depuis sa création, il ouvre le bal avec un texte percutant. Cinq ans après la venue de « nouveaux arrivants » et la « colonisation » qui s’en est suivie, écrit-il, « nous nous retrouvons debout dans des théâtres qui ont été imposés sur nos terres. Conçue à partir de plans qui sont nés de l’autre côté de la Grande Eau, la forme en demeure inchangée et n’est pas influencée ni n’a été recréée par son contact avec la puissance de cette terre. Nos temples ont été détruits et une nouvelle construction a été érigée sur nos sites sacrés. »

Plus loin dans son texte, Floyd Fayol fait un rêve comme Martin Luther King, mais à rebours : « On peut imaginer qu’il y a quelques siècles, quand le premier acteur, les vieux sachems tribaux et les shamans se sont d’abord rencontrés, ils aient cru que le théâtre était le Jeune Frère de nos Traditions Sacrées. Pendant l’action et la performance, tous deux deviennent frères d’âme, car le théâtre nous relie à une force supérieure, au Mystère qui entoure notre monde tridimensionnel. Peut-être le premier acteur est-il mort peu après son arrivée, de maladie ou de la main d’un assassin. Ou peut-être a-t-il trouvé refuge dans un village autochtone et, dans la solitude, a découvert la réelle signification de son art. Son testament, écrit sur une peau ou de l’écorce de bouleau, est peut-être enterré quelque part. »

« Si je ne m’étais réveillée »

En 2012, les travaux de la Commission de vérité et réconciliation du Canada ont commencé à faire bouger les lignes. « Afin de remédier aux séquelles laissées par les pensionnats et de faire avancer le processus de réconciliation », la Commission a lancé des « appels à l’action » (en libre accès sur Internet ici) dans des domaines comme la protection de l’enfance, l’éducation, la santé, la justice. La langue et la culture y tiennent une large place.

Tout cela a généré du côté des « colonisateurs » une prise de conscience qui débouche parfois sur des tartines de bonne conscience ou encore un sentiment de culpabilité collective, tels ces mots de Martin Faucher, le directeur du FTA depuis quatre ans. Dans un texte qui clôt le livre Nos jours de fête, il décline les facettes de son Montréal : « Le Montréal où je vis confortablement est le Montréal d’un territoire dérobé au XVIIe siècle aux nombreux peuples autochtones installés ici depuis toujours et dont nous avons gardé, avec toute l’arrogance dont nous sommes capables, la trop grande part. » Rien d’étonnant donc à ce qu’on lise dans le programme détaillé du FTA mis à la disposition des spectateurs, ces lignes sur la page qui détaille les lieux de représentation : « Nous reconnaissons que nous sommes sur un territoire autochtone millénaire, lieu de rencontres et de diplomatie entre les peuples. Ce territoire, jamais cédé, est celui du traité de la grande paix signée en 1701 entre 40 nations de différentes origines, à la fois d’Amérique et d’Europe. Nous remercions la nation Kanien’keha:ka (Mohawk) de son hospitalité sur ce territoire. » Jeune poète innue de Pessamit (née en 1991 à Baie-Comeau), slameuse et comédienne, Natasha Kanapé Fontaine écrit dans son dernier recueil Bleuets et Abricots : « Montréal / lève la tête / souviens-toi de ton nom / Hochelaga ».

Au centre de Montréal, le musée McCord vient d’inaugurer une nouvelle collection permanente sous le titre « Porter son identité - la collection premiers peuples », une collection qui sera renouvelée à 85 % chaque année, tant les réserves sont aussi riches que fragiles. Les 1er et 2 juin s’est déroulée la quatrième édition de Scène contemporaine autochtone, mêlant spectacles et rencontres. On pouvait y voir une performance proposée par Victoria Hunt, Australienne descendant de plusieurs peuples.

Les avancées les plus anciennes et les plus fécondes du monde autochtone sont celles de la poésie. De Joséphine Bacon à Mélina Vassiliou, de Rita Mestokosho à Natasha Kanapé Fontaine, la liste est longue. Et d’abord féminine. On y retrouve partout la même quête d’un monde disparu dont on traque les derniers vestiges pour leur donner une nouvelle vie. Ainsi Joséphine Bacon dans Tshissinuatshitakana ou Bâtons à message, recueil de poèmes en montagnais et en français : « Je connais des grands-pères / je connais des grands-mères / enfant égaré, retrouvé comme / un souvenir : Suis-je moi ? / Suis-je innue ? / Suis-je dans mon rêve ? / Celui qui crie la terre / sonne comme l’écho / de mes semblables / il nous voit. » Ainsi Natasha Kanapé Fontaine dans Manifeste Assi : « Les pays surprennent / tes pieds rudes / Là où galopent / archipels loups errants / caribous cerfs / je t’aime avec mon corps d’hier ».

J.M.G. Le Clézio a préfacé Née de la pluie et de la terre, des poèmes de Rita Mestokosho illustrés par des photographies de Patricia Lefebvre. Des poèmes écrits en français et traduits vers l’innu-aimun par l’auteur avec l’aide d’Yvette Mollen de l’Institut Tshakapesh. A l’image des saumons remontant vers la source pour pondre leurs œufs. Dans le poème « Gardien de la Terre », elle écrit cette strophe : « Dans le puits inépuisable de mon silence / J’ai retrouvé le sourire de mon enfance / Un puits dans lequel je m’étais noyée / Où toute ma vie serait partie en fumée / si je ne m’étais réveillée ».

Joséphine Bacon, Bâtons à message - Tshissinuatshitakana, éditions Mémoire d’encrier.

Natasha Kanapé Fontaine, Manifeste Assi et Bleuets et Abricots, éditions Mémoire d’encrier.

Rita Mestokosho, Née de la pluie et de la terre, photographies Patricia Lefebvre, éditions Bruno Doucey.

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