La compagnie de l’Oiseau Mouche parle le Pennequin couramment

Pour fêter les quarante ans de la compagnie de l’Oiseau Mouche, Sylvain Maurice met en scène les acteurs de la troupe en leur offrant la prose de Charles Pennequin et sa façon éruptive de la dire. Une rencontre qui vire à la complicité.

Quand on va sur le site de Charles Pennequin, on tombe actuellement sur Jésus dactylo, un texte écrit le 7-05-2018 sans retour à la ligne. Chez cet écrivain volubile, le flux est volontiers continu. Début de Jésus dactylo :

« jésus tous les midis regarde la petite maison dans la prairie avec sa maman et son papa, après avoir mangé son papa est assis dans le fond de la pièce avec le chat et jésus écoute avec son casque un disque de rock près de la fenêtre qui donne sur le jardin et regarde en même temps la petite maison dans la prairie et souvent sa maman et lui se mettent à pleurer à la fin de l’épisode et puis c’est l’heure de repartir à l’école, la maman de jésus prend alors la renault cinq et conduit jésus à l’immaculée conception où jésus apprend à taper à la machine à écrire et faire de la sténo, car jésus est plutôt bon en français alors il avait dit au conseiller d’orientation qu’il écrivait des chansons et aimait la poésie du coup le conseiller d’orientation lui a conseillé de faire de la comptabilité, jésus fait donc un cap agent administratif et informatique, c’est les tout débuts de l’informatique il faut taper des boucles avec goto et run mais jésus préfère ne pas étudier ou alors juste la machine à écrire pour qu’il puisse taper des dix doigts ses chansons et poèmes, tous les midis jésus repart dans la renault cinq de sa maman qui le conduit sans parler jusqu’à son village natal, (...) ».

Le robinet à mots coule tout autant aux lèvres de l’auteur car Pennequin est un diseur de première bourre. Sur son site, en cliquant sur l’onglet « bobines », on tombe sur un enregistrement cassé, saccadé, recommencé d’une seule phrase : « Il ne veut pas se dire à lui-même je t’aime. » On peut aussi cliquer sur « gesticulation », « binettes » ou « parlottes ». On peut le voir encore danser-parler-swinguer dans sa cuisine « La danse de l’entravé ».

La compagnie de l’Oiseau Mouche, composée de comédiens professionnels en situation de handicap mental, existe depuis quarante ans. Elle se devait tôt ou tard de croiser l’écriture oblique et ravageuse de Charles Pennequin comme elle avait déjà rencontré celle d’autres travailleurs de fond de la langue, comme Valère Novarina. En quarante ans, les acteurs de l’Oiseau Mouche ont aussi rencontré une flopée de mises en scènes. Certains, comme François Cervantes ou Cédric Orain, les ont marqués plus que d’autres. Les voici dirigés par Sylvain Maurice dans Bibi, un montage effectué à partir du livre de Pennequin Pamphlet contre la mort (édité chez POL comme la plupart de ses livres) et qui a reçu le prix du Zorba récompensant « un livre excessif, hypnotique et excitant, pareil à une nuit sans dormir ». Ainsi est né Bibi (qui est aussi le tire d’un autre livre de l’auteur publié en 2002 chez POL), plus un concert-performance qu’un spectacle, à l’image de ce que fait Pennequin en scène, seul ou avec le musicien Jean-François Pauvros. L’adaptation prend quelque peu ses aises avec l’original, mais ne chipotons pas.

L’acteur Jérôme Chaudières fait corps avec Bibi, à un tel point que le texte semble avoir été écrit pour lui,. Il est accompagné par les improvisations à la guitare de Dayan Korolic et par quatre acteurs complices de l’Oiseau Mouche : Jonathan Allart, Marie-Claire Alpérine, Myriam Baïche et Valérie Waroquier. Un joli festin pour fêter les quarante ans de la compagnie.

Bibi, jusqu’au 9 juin à la Maison des Métallos à Paris.

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