Le festival dans huit bars du XIIe arrondissement de Paris est ouvert

Jusqu’à dimanche se tient le nouveau festival Tournée générale qui, dans huit bars du douzième arrondissement, fait la tournée des arts de la scène : théâtre (du solo au trio et plus si affinités), conférences gesticulées, stand up, perf philo, lectures musicales à ne pas confondre avec musiques textuées (on a le choix), concerts en pagaille. Allez-y, c’est ma tournée !

cagé le Bon coin avec Rachid Bouali © Claire PatrisGreen cagé le Bon coin avec Rachid Bouali © Claire PatrisGreen
Tout a commencé ce jeudi sur le coup de 18h00, au Capri’s, par un rituel de café, spécialité de l’élégant Rodrigo Ramis. Tout de blanc vêtu, il va chercher au bar de l’eau très chaude et la verse sur le café qu’il a préalablement moulu, en se promenant parmi les consommateurs-spectateurs. Certains venus là exprès ; d’autres fréquentant leur café habituel.

L’artiste a pris place vers le fond de ce café-restaurant tout en long, près d’un escalier hélicoïdal en bois (une rareté) ne menant nulle part et gardé par une armée de livres au garde-à-vous. Ramis chante et frappe des mains tout en marchant, ce qui n’est pas sans rappeler les chants de Living Room que donnera le Work center de Jerzy Grotowski animé par Thomas Richards et Mario Biagini début juillet à l’espace Cardin. Rien d’étonnant : l’artiste est sorti de cette cuisse-là. D’ailleurs, Rodrigo Ramis nous parle de la venue de Grotowski en Amérique du sud, d’une soirée passée avec lui dans un café, de cet homme que tout le monde là-bas appelait Grot’. Et il chante et frappe dans ses mains derechef.

Ce « rituel café » vise aussi à ce que ceux qui le veulent s’expriment avec un chant ou un poème de leur choix, après quoi Ramis remet ça. Sauf que le temps passe et à 19h, le patron d’une maigreur beckettienne commence à s’impatienter : il est l’heure de mettre le couvert.

Le choix est vaste dans l’heure qui suit : du stand up avec Aude Bibas à l’Annexe, un concert d’Adèle and the brothers à l’Espace détente, le spectacle Tentative(s) de résistance(s) de Marie-Jo Fréval au Satellite... J’opte pour un autre spectacle, Cité Babel de Rachid Bouali, qui se donne au Bon coin, car c’est là, dans ce bar – qui fait comme d’autres le coin entre deux rues – que tout a commencé. Quand ? Comment ? J’en parlerai un peu plus tard, à l’issue des quatre jours de ce festival.

Le patron du Bon coin, c’est Amar, un Kabyle. Rachid Bouali en prenant un verre avant le spectacle le reconnaît tout de suite. A la façon de parler, à l’allure. Le bar restera ouvert pendant le spectacle. On prend place sur des chaises disparates. Ici et là, accrochées sur les murs, des œuvres d’Eric Kuntz qui a réalisé la belle affiche du festival. Rachid Bouali finit son verre et vient se poser devant les chaises à deux pas de la porte des toilettes lesquelles restent elles aussi ouvertes pendant le spectacle. Tout se mêle et le charme opère.

Rachid Bouali nous parle de son bon coin à lui du côté de Roubaix. Il raconte par la petite porte des individus – ses voisins d’enfance telle la vieille madame Blanche, sa famille, ses copains – les émigrations successives, leur cohabitation, le mouton que l’on élève pour la fin du ramadan et auquel on s’attache, la voix aigrelette du père, le boulot et l’absence de boulot, les courses et les conneries. Rachid Bouali passe d’un rôle à l’autre instantanément, c’est toute une atmosphère qui renaît devant nous et s’accorde à celle du Bon coin, au fil d’histoires qui doivent rappeler bien des souvenirs à Amar.

Louise Emö au bar de Chez Juliette © Claire PatrisGreen Louise Emö au bar de Chez Juliette © Claire PatrisGreen
21h, Louise Emö nous attend au bar Chez Juliette. Avec son compagnie la PAC – la ParoleAuCentre, basée en Normandie –, elle met effectivement les mots au centre de son jeu qui tient de l’adresse et de la confession (imaginaire, personnelle, rapportée ou mixte). Pas de costume elle non plus, simplement des ongles peints en mauve assortis à la couleur de ses tennis et du rouge aux lèvres pour mieux cerner les mots. Elle vapote un brin avant d’empoigner le micro. Ses phrases arrivent par ruades, l’analogie copine avec l’allitération, ça slam ici, ça rap là, ça cingle à-tout-va, parfois des propos qui râpent la langue comme un fruit amer.

Il est question d’un viol, il est question d’amour. Cela s’appelle En mode avion. C’est l’une des occurrences de Spoken World Tragedy, champ et chant de bataille de Louise Emö. Elle y invite chaque soir des ami(e)s avant de boucler la boucle. Au bar, les deux serveurs essuient les verres. Ils la regardent du coin de l’œil et puis, le boulot fini, l’un des deux pose son torchon sur l’épaule, s’accoude au zinc et écoute la voix à vif de la jeune actrice.

A 22h30, la soirée – comme chaque soir à venir – s’achève par un concert, ce soir-là celui du Sora Yaa Duo, le mariage d’amour entre une guitare électrique et un accordéon. Un mariage à l’image de ce festival Tournée générale qui met l’art en bars.

Suite du festival Tournée générale, aujourd’hui et jusqu’à dimanche soir, dans huit bars du XIIe arrondissement de Paris. Entrée libre, programme détaillé ici.

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