Lettre à Clio à propos de Rohmer, aux bons soins de Thomas Quillardet

Dans une clairière du bois de Vincennes et dans le théâtre de la Tempête, en deux spectacles, Thomas Quillardet adapte passionnément trois films d’Eric Rohmer. Lettre à l’une des admiratrices du cinéaste disparu, la chanteuse Clio, inconsolable.

Scène de "L'arbre, le maire et la médaithèque" © Pierre Grosbois Scène de "L'arbre, le maire et la médaithèque" © Pierre Grosbois

« Eric Rohmer  est mort et moi j’en veux encore » chantiez-vous, chère Clio, il y a quelques années accompagnée par la voix de Fabrice Luchini dont on ne peut pas parler sans évoquer Rohmer et inversement. En allant à la Cartoucherie , près du bois de Vincennes votre chanson m’est revenue. Je me rendais au Théâtre de la Tempête pour voir, coup sur coup, deux spectacles bricolés amoureusement à partir de trois films d’Eric Rohmer par Thomas Quillardet qui, comme vous, en veut encore. Et comme il est metteur en scène de théâtre c’est à la scène qu’il convoque son amour pour Rohmer. Un peu comme ce slogan qui disait « quand on aime la vie on va au cinéma », il aime Rohmer alors il l’emmène au théâtre.Je vous ai cherchée dans le flot réduit (37%) des spectateurs. Je ne vous ai pas vue, alors je vous raconte.

Le public de ces deux spectacles qui nous arrivent via le cinéma se divise en deux .Il y a ceux (comme vous et moi ) qui on vu les films (pas tous, pour ce qui me concerne) et qui ne peuvent pas cueillir des cerises sans se souvenir du genou de Claire. Et ceux qui ni n’ont rien vu ou  bien ont vaguement entendu dire que le Rohmer en question avait fait un film rien qu’avec des octosyllabes, Perceval le Gallois, un flop mémorable qui valu au jeune Fabrice trois ans et demi de chômage comme il aime à le raconter, avant de devenir pleinement Luchini. A la sortie des deux spectacles, le public n’en faisait qu’un: chaque spectateur venait de passer un agréable et piquant moment, plein de pudeur, de délicatesse et d’humour rohmeriens propagés par d’excellents actrices et acteurs et une mise en scène affectueuse.

D’abord, on s’est assis sur d’opportunes bottes de paille sous quelques arbres dans une clairière du bois de Vincennes pour L’arbre, le maire et la médiathèque, adapté du film éponyme (sorti en 1993) et en en respectant souvent les dialogues. Puis nous avons regagné le cocon de la salle du théâtre pour voir sous le titre Où les cœurs s’éprennent (citation de Rimbaud) ,un spectacle enchaînant l’adaptation du script de Les nuits de la pleine lune (1984) à celle d’un film sorti deux ans plus tard Le rayon vert.

Commençons par Où les cœurs s’éprennent, un rapprochement logique et judicieux entre deux films traitant de la solitude côté jeune femme, une dans chaque film. Celle des Nuits de la pleine lune vit à « Marne » (la vallée) auprès de son mari (qui travaille à l’aménagement de la ville nouvelle), elle bosse à Paris où elle possède un studio. Elle le louait à une amie qui vient de le quitter, alors elle décide d’y vivre seule sans pour autant quitter son mari. Elle pourra ainsi sortir le soir comme elle aime le faire sans se soucier du dernier train pour « Marne » et surtout satisfaire son besoin de solitude, escomptant  trouver un certain  équilibre dans cette vie entre deux maisons ce que son mari accepte mal. Dans Le rayon vert, l’héroïne est seule, son ami Jean-Pierre s’est éloigné, c’est le début de l’été, elle doit partir en vacances en Grèce avec une copine qui fait faux bond. Partir seule, pas question. Elle va promener sa quête de rencontres de Cherbourg à Biarritz auprès de groupes de copains. Elle rejette le collectif  que forme sa famille mais tombe dans d’autres qu’elle quitte vite. A la toute fin du film, fuyant ces milieux, ces groupes qui l’étouffent, seule sur le quai d’une gare elle rencontre un garçon solitaire. A ses côtés, elle verra enfin le rayon vert dont on lui a parlé, le dernier rayon du soleil couchant.

Mais comment dire la solitude au théâtre ? C’est une notion que les pièces peinent à aborder hormis en mettant en scène un personnage solitaire seul en scène comme c’est le cas de Krapp dans La dernière bande de Beckett. Comment dire au théâtre la solitude au cœur de la multitude d’un milieu social comme Rohmer sait si bien le faire ? Thomas Quillardet s’en sort finement en renversant la théière (objet cher à Rohmer) : il recentre le propos autour du groupe, multiplie les scènes de danse, les repas collectifs, les discussions. Les héroïnes ne sont plus seules mais restent cependant le fil conducteur à travers les allers-retours de l’une, le périple de l’autre et leur commun besoin d’indépendance. Tout cela, chère Clio, ne dois pas vous être indifférent.

Écoutez ce que que dit le metteur en scène Thomas Quillardet : « Nos deux projets s’interrogent en miroir, dans leur contenu, leur forme et leur lieu de représentation sur les notions de liberté, de choix et d’indépendance.Indépendance de la femme et plus généralement de l’être humain, indépendance de la campagne. Choix de vie intimes, choix de modes de vie collectifs. Des notions qui me traversent personnellement avec force ces derniers temps et qui je crois résonnent particulièrement chez nous au milieu de la crise actuelle. »

L’ « indépendance de la campagne » c’est le sujet de L’arbre, le maire et la médiathèque », dont la transposition en plein air dans une clairière et l’ historisation du scénario, accentuent les accents comiques. Le film a été écrit (en partie improvisé) et tourné dans les années Mitterrand. On y voit un maire socialiste, ayant perdu des élections cantonales, héritier d’un château où il habite en gentleman farmer avec une romancière très parisienne. Pour promouvoir son modeste village (en voie de désertification ) et d’abord se faire remarquer par les instances nationales du parti avec en vue les prochaines élections, monsieur le maire a le projet (financé y compris par le ministère de la culture socialiste) d’édifier une médiathèque avec piscine découverte (la région est plutôt pluvieuse) sur un terrain acquis par la municipalité où trône un vieil arbre qu’il faudra couper. L’instituteur mène l’opposition à ce projet excessif pour le petit village de Saint-Juire où, au demeurant, plusieurs fermes sont à vendre une bouchée de pain. Retapé à peu de frais, un corps de ferme pourrait accueillir la médiathèque et les ateliers pour enfants mais sans la piscine inutile, sans l’horrible parking y attenant et surtout sans abattre l’arbre centenaire, bref sans assassiner la nature environnante.

Thomas Quillardet recentre tout au village, supprime les virées parisiennes auprès d’un cousin du maire, propriétaire d’un journal (qui envoie une journaliste sur place), met en retrait le côté châtelain du maire et accentue le côté villageois avec un garde champêtre qui semble sortir d’un film de Jacques Tati , annonçant à vélo les réunions exceptionnelles du conseil municipal à propos du projet qui finalement tombera à l’eau. Ce chassé-croisé historique entre 1992 où on faisait de l’écologie sans le savoir (« l’air de rien » dit Quillardet) et aujourd’hui où tout le monde se dit écolo, est un régal.

Chère Clio, je ne saurais trop vous recommander d'aller faire un tour à la Cartoucherie, cela vous consolera de ne pas avoir vu La petite Catherine de Heilbronn de Kleist, seul spectacle de théâtre mis en scène par Rohmer au Théâtre de Nanterre en 1980 (vous n’étiez pas encore de ce monde).

Ces deux spectacles donnent aussi une furieuse envie de revoir ces films d’Eric Rohmer où l’on retrouvera Pascale Ogier, Marie Rivière, Arielle Domballe, Pascal Gregory, Tcheky Karyo et, bien sûr, Fabrice Luchini. Que les actrices et acteurs de Quillardet avec bonheur ne cherchent pas à imiter, ouvrant au contraire d’autres possibilités  et senteirs à leurs personnages. La plupart jouent dans les deux spectacles. Citons-les : Clémentine Baert, Benoît Carré, Florent Cheippe, Nans Laborde Jourdàa, Guillaume Laloux, Malvina Plégat, Anne Laure Tondu, Jean Baptiste Tur et la petite Liv Volckman.

Enfin, chère Clio, vous qui n’étiez toujours pas née lors que Rohmer a tourné deux de ces films et petite fille lorsqu’il tourna le troisième, puis-je me permettre de vous dire (c’est un compliment) que votre dernier album a un titre on ne peut plus rohmérien : L’amour hélas.

Théâtre de la Tempête, jusqu’au 20 juin.

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