Avignon, Cour d’honneur : « Thyeste » par Thomas Jolly, du trip aux tripes

En mettant en scène et en jouant « Thyeste », Thomas Jolly fait entrer Sénèque dans la Cour d’honneur du Palais des papes et honore le magnifique travail de traduction de Florence Dupont qui a su traduire du latin la langue furieuse, noire et cinglante de l’auteur. Un spectacle qui déborde d’énergie mais qui se dévore aussi lui-même.

A la fin du spectacle, Thomas Jolly qui venait d’interpréter le rôle d’Atrée dans la « nuit totale » de Thyeste, cintré dans un costume jaune c’est-à-dire solaire (« Je suis l’égal du Soleil », nous avait-il dit), l’acteur qui venait de prononcer les derniers mots foudroyants de la pièce, le metteur en scène qui venait de faire entrer Sénèque dans la Cour d’honneur du Palais des papes, traversa la large scène pour aller chercher sur le flanc gauche, au bas des gradins, une femme, Florence Dupont, la traductrice de la pièce, de toutes les pièces de Sénèque, et c’était là rendre justice à son travail extraordinaire et novateur.

Une poésie noire

C’est au début des années 90 que parurent en plusieurs volumes ses traductions du théâtre de Sénèque a l’Imprimerie nationale, à peu de choses près au moment où Thomas Jolly commençait à faire du théâtre dans une compagnie de théâtre d’enfants en Normandie et on comprend son envie de voir une tripotée d’enfants fouler le sol de la Cour d’honneur, ce qu’il réalise via le chœur de la pièce. Les traductions de Florence Dupont furent un événement dont le théâtre français n’a peut-être pas mesuré l’ampleur. Le premier mérite de Thomas Jolly est là : il sert avidement et amoureusement le phénoménal travail de traduction de Florence Dupont et sa réhabilitation de Sénèque.

Comme la traductrice l’explique, avant elle en France, on ne connaissait du théâtre de Sénèque que des traductions à « usage scolaire ». L’auteur écrivant en latin était méprisé par la horde puissante des hellénistes depuis le siècle de Louis XIV non sans une certaine hypocrisie, souligne la traductrice. Avec raison, elle ne manque pas de rappeler l’admiration sans bornes qu’Antonin Artaud vouait à Sénèque et ne manque pas de le citer : « Le plus grand auteur tragique de l’histoire, un initié aux secrets qui mieux qu’Eschyle a su les faire passer dans les mots. » Des mots latins de Sénèque, Florence Dupont a su trouver en français l’équivalent de la force furieuse et de la poésie noire. C’est monstrueusement beau.

L’ancien et le nouveau

Les longues et belles années passées entre les bras des monstres shakespeariens devaient tôt ou tard conduire Thomas Jolly à embrasser Sénèque, à ses yeux « le poète tragique le plus clairvoyant sur notre nature violente ». Avec Thyeste, on est plus que bien servis. Deux frères, Atrée (Thomas Jolly) et Thyeste (Damien Avice), veulent la même chose : le trône d’Argos. Zeus organise un jeu : celui qui rapporte un bélier à la toison d’or a gagné. Atrée se voit déjà vainqueur car il a ça en magasin, mais sa femme, amante de Thyeste, vole le bélier. Zeus furax ordonne au soleil de faire demi-tour. Le tour de cochon est ainsi dénoncé ; Atrée règne, Thyeste part en exil.

La vengeance étant un plat qui se mange froid, Atrée laisse passer du temps avant de faire revenir d’exil son frère et les enfants de ce dernier, faisant croire à une réconciliation – c’est le début de la pièce après le prologue qui donne le ton : l’entrée en matière d’un expert, Tantale (Eric Challier) flanqué de la Furie (Annie Mercier). Atrée prépare une vengeance extrême : après les avoir dépecés – tout nous est raconté en détails comme dans une recette de cuisine par le messager (Lamya Regragui), Atrée va faire cuire à point la viande désossée des enfants de son frère Thyeste et faire déguster à ce dernier ce plat de choix, ne dévoilant l’origine certifiée de la viande (il a gardé les têtes comme preuve) qu’à l’heure du début de la digestion. Ce qui n’empêchera pas Thyeste beaucoup plus tard d’avoir une fille et de lui faire un enfant : Egisthe, tandis qu’Atrée aura deux fils : Agamemnon et Ménélas, autant de sujets pour d’autres tragédies grecques, romaines ou françaises comme celle d’Iphigénie, prochainement à l’affiche du Festival d’Avignon.

La monstruosité d’Atrée n’est pas celle d’un mari cocu qui en vient à se demander si ses propres enfants ne sont pas nés d’un autre père, mais celle d’un monarque, d’un roi, d’un homme au sommet de l’Etat. Des caprices d’un Trump aux cruautés d’un Poutine ou aux diktats d’un Orban en passant par le mépris des pauvres d’un Macron, la vengeance est un mal bien partagé en haut lieu. Thomas Jolly ne joue aucunement le jeu de l’actualisation (c’est pas son truc). Le soir de la première, la salle s’en chargea : Macron, paradant dans la Cour d’honneur lorsqu’il était ministre de l’Economie, n’étant pas là, c’est l’ancien président Hollande qui le remplaça avec un large sourire, flanqué de l’actuelle ministre de la Culture et de l’ancienne Garde des sceaux, deux femmes lettrées, mon tout entouré de la baronnie que forment les directeurs des grands théâtres de France et, bien sûr, de l’hôte avignonnais, le directeur du festival. Tout cela tint lieu d’amusant prologue. En entendant ces mots d’Atrée : « Je suis l’égal du soleil / Je m’élève sublime et tyrannique / Au-dessus des hommes / Ma tête touche à la voute céleste », l’ancien Président a-t-il pensé à celui qui l’a trahi et est devenu son arrogant et monarchique successeur ?

Sons et musiques

Pas sûr, car la mise en scène dresse deux obstacles de taille entre la pièce et le spectateur : le son et la musique. Le son nous parvient dans des micros hf qui sont devenus habituels sur bien des scènes et ne se justifient pas toujours. Rien de pire qu’un acteur qui hurle dans un micro hf or c’est ce que l’on doit subir le plus souvent dans Thyeste. Il est vrai que la pièce convoque quasi constamment la fureur et la terreur mais une attention plus maîtrisée de la puissance de certaines voix éviterait aux mots de s’abîmer trop souvent dans le marais de la cacophonie. Pour ce qui est de la musique, Thomas Jolly a demandé à Clément Mirguet une musique de genre, celle qui accompagne les films sentimentaux en soulignant le propos. « Elle traduit l’intériorité des personnages, en anticipation et non en illustration », écrit Thomas Jolly ; son spectacle fait le contraire. L’omniprésence souvent sirupeuse de la musique ne fait pas bon ménage avec l’âpreté de la tragédie, sauf dans de trop brefs silences. Il est vrai qu’il y a toujours chez Thomas Jolly un romantisme mâtiné de lyrisme qui chatouille ici et là ses mises en scène. La résultante de ces deux écueils est que le spectacle souvent se dévore lui-même (restons dans l’ambiance).

En revanche, mettons à son crédit un énorme décor (cosigné par Christèle Lefèbvre) qui en impose. A gauche, une tête gigantesque ; à droite, une main non moins imposante ; restes d’une statue cassée, témoins de la grandeur d’un souverain mégalomaniaque. Ces éléments qui structurent l’espace fuyant de la Cour servent peu dans le spectacle mais ont la vertu, par leurs volumes, de renvoyer l’homme, même les rois, à leur petitesse. Il est probable que ce décor ne pourra pas accompagner partout la longue tournée à laquelle le spectacle se prépare la saison prochaine.

Autre force de ce Thyeste, l’intelligence et la finesse de ses éclairages. Les lumières de Philippe Berthomé et Antoine Travert usent de la Cour d’honneur comme personne ne l’avait fait jusqu’alors (en particulier l’éclairage du mur). Sans doute ont-ils été fort inspirés par les propos de la pièce où le Soleil et la Nuit ne cessent de se tirer des bourres.

Enfin, croisant les enfants qui sont au cœur du spectacle et le théâtre pour enfants de ses débuts (j’imagine), Thomas Jolly, candide et idéaliste à ses heures, a eu la belle idée de former, à côté du chœur (Emeline Frémont), un « chœur de l’humanité tout entière » (face à un Thyeste qui « attente à l’Humanité tout entière ») en regroupant la maîtrise populaire de l’Opéra comique et la maîtrise de l’opéra du Grand Avignon. Le messager n’a pas trop d’un micro en main pour se faire entendre par de là leur chant. A ces vingt-cinq enfants du chœur, il faut ajouter les cinq enfants-acteurs du spectacle. Si bien qu’aux derniers saluts où les acteurs (je n’ai pas encore cité Charline Porrone dans le rôle du courtisan) sont rejoints par les techniciens, les collaborateurs et les enfants, c’est une foule qui salue la foule.

Cour d’honneur du Palais des papes jusqu’au 15 juillet (sf le 11).

Puis à la rentrée, tournée de septembre à décembre 2018 : Perpignan, Saint-Etienne, Angers, Nantes, Paris, Strasbourg, Martigues, puis de janvier à avril 2019 : Charleroi, La Rochelle, Lyon, Caen, Antibes, Toulon, Marseille, Châtenay-Malabry, Lille.

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