Festival d’Avignon : entre France et Maghreb, deux fortes quêtes d’identité

« Points de non-retour (Quais de seine) » d’Alexandra Badea et « Final cut » de Myriam Saduis sont des pièces à l’affiche du Festival d’Avignon. L’une dans le In, l’autre dans le Off. A travers des histoires familiales entre deux pays, les deux spectacles passent par les massacres du 17 octobre 1961 à Paris. Des zones d’ombre où l’une se perd un peu et l’autre fait mouche.

Myriam Saduis dans "Final cut" © Marie-Françoise Plissart Myriam Saduis dans "Final cut" © Marie-Françoise Plissart
Assise à une table en bois aux multiples tiroirs dont l’un est plus secret que les autres, l’actrice, autrice et metteure en scène Myriam Saduis nous regarde. Elle est calme, déterminée. Elle est là pour nous raconter une histoire, la sienne et celle de sa famille franco-tunisienne. Elle le fait dans un désordre calculé tout en nous guidant avec des « retenez cela, j’y reviendrai tout à l’heure ». Son récit, non linéaire, est parfaitement structuré, y compris dans ses digressions. Elle aura attendu plus de quinze ans avant d’oser parler d’elle et des siens sur une scène. Un passage à l’acte nourri et rendu possible par une psychanalyse qui aura duré douze ans ? L’évocation des dernières séances – où Myriam Saduis joue à la fois l’analysée et l’analyste (avec une voix et un accent qui rappellent feu l’acteur Daniel Emilfork) – permettent au spectacle de se terminer sur une note drôle, point final d’une histoire qui ne l’est pas, drôle, celle d’une élucidation personnelle et familiale où l’Histoire tient le rôle de décor, de bande-son, de bande-image et d’éclairages.

Quête autour d’un père

Myriam Saduis a un partenaire fantôme et omniprésent, sa mère (« merveilleuse et paranoïaque », résume-t-elle), et un autre, éphémère mais bien réel, l’acteur Pierre Verplancken, « j’y reviendrai tout à l’heure ». Et le père ? Il est où, le père ? Cette interrogation fonde le spectacle. Issue d’une famille de colons italiens vivant en Tunisie depuis le protectorat français, la future mère de Myriam tombe amoureuse d’un Tunisien, le jeune et forcément beau Béchir Saädaoui. Sous la pression familiale mais pas seulement, le couple se sépare. Pire encore : le père disparaît des conversations, des albums photos, il devient un non-être, un non-dit. Myriam naît d’un père disparu jusqu’à son nom. Magie de la francisation autorisée par la loi, la petite Myriam Saädaoui devient Myriam Saduis. Folie que celle de ces jeux troubles de double creusant le doute et la folie. Ainsi ces moments extraordinaires où l’actrice Myriam Saduis, au profit volontaire et à la voix affirmée, casse son corps et prend une tout autre voix sortie de ses entrailles, pour chanter des bouts de mélodie de Barbara (« Dis, quand reviendras-tu ? », par exemple) que lui fredonnait sa mère.

Tous ces faits intimes sont aussi le reflet et le relais de l’Histoire, celle qui lie et délie deux pays, la France et la Tunisie, un mariage forcé, celui-là, un jeu de dupes entre la colonisation menée des « races élues » et le rouge aux lèvres de la civilisation apportée aux « races inférieures » alias métèques et autres bicots ou bougnoules avec citation terrifiante de Jules Ferry sortie d’un des tiroirs de la table. Chaque ouverture de tiroir est une flèche acérée. Ce que contient le dernier donne son titre au spectacle : Final cut. Je n’en dirai rien, bien sûr.

Née l’année du 17 octobre 1961

Exemple type de la façon dont Myriam Saduis agence son spectacle. « Je suis née en France, en 1961. Et je n’ai découvert qu’à 40 ans dans quelles circonstances ma naissance a eu lieu », dit-elle, assise à la table comme une conférencière ou un professeur d’histoire (fausse piste) en ouvrant son spectacle. Premier élément, l’année 1961 va convoquer les massacres du 17 octobre de cette année-là. La grande manifestation pacifiste des Algériens de France à Paris qui se terminera par un bain de sang : des centaines d’Algériens roués de coups, morts ou pas, jetés dans la Seine sur ordre du préfet Maurice Papon. Une page noire, dont la suite ne l’est pas moins, « retenez cela, j’y reviendrai tout à l’heure ». Deuxième élément : l’année 1961 convoque la bataille de Bizerte qui commença cette année-là, moment de tension entre la France et la Tunisie devenue indépendante depuis peu qui se soldera par des bombardements meurtriers de l’armée française. L’un des moments peu glorieux et même monstrueux de notre Histoire lui aussi mis entre parenthèses ou oublié du glorieux récit de notre Histoire Nationale cher au président français.

Troisième et dernier élément, le 17 octobre en appelle un autre, celui de l’année 1896 qui vit la création sur la scène du théâtre Alexandrinski à Saint-Pétersbourg de La Mouette de Tchekhov. C’est là qu’intervient, à l’intérieur du monologue de Saduis, le premier duo avec Pierre Verplancken dans le rôle d’Arkadina, la mère de Constantin, et ce dernier (Saduis). La fameuse scène où le fils (Saduis donc) demande à la mère de lui refaire son pansement. Scène où l’on peut voir une mise en abîme du geste de Final cut : Myriam Saduis y refait le pansement de sa vie, le théâtre tenant le rôle de la bande Velpeau. Tout le spectacle est ainsi construit, monté peut-on dire, passant de l’intime à l’historique, de la quête à l’introspection, de la confession personnelle à la construction théâtrale.

Final cut a été créé en 2018 au Théâtre Océan Nord à Bruxelles (où Myriam Saduis est artiste associée) dans le cadre d’un festival Mouvement d’identité. Avant Avignon, il était à l’affiche du festival Carthage dance qui comme le titre ne l’indique pas se passe à Tunis et ne se limite pas à la danse.

Fille d’aujourd’hui, couple des années 60

Quais de Seine est le second volet de Points de non-retour d’Alexandra Badea (qui signe également la mise en scène, une trilogie dont la première partie Thyaroye a été créée l’an dernier au Théâtre national de la Colline et nous avait laissé plutôt circonspect. Né Roumaine, Alexandra Badea est venue en France en 2003, dix ans plus tard elle devenait française et c’est dans sa langue d’adoption qu’elle écrit ses pièces. « A partir de ce moment, vous devez assumer l’histoire de ce pays avec ses moments de grandeurs et ses coins d’ombre », lui a déclaré, en substance, le préposé de la République en lui remettant ses papiers. Une phrase qui jette les premières graines de la trilogie, laquelle entend explorer quelques pages grises, noires ou manquantes de notre Histoire. Ses ombres.

Scène de "quais de Seine" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "quais de Seine" © Christophe Raynaud de Lage

Quais de Seine fait alterner deux histoires dans deux espaces et deux époques. L’une aujourd’hui au devant de la scène entre un psychothérapeute (Kader Lassina Touré) et une patiente, Nora (Sophie Verbeeck), une femme en souffrance qui a une « sensation d’effacement », « comme si ma vie était écrite par d’autres mains ». Le psychothérapeute va aider cette journaliste documentaire à se documenter sur sa propre histoire, à en remonter les fils secrets, à comprendre ce qui étouffe en elle. Derrière le cabinet sommaire du psychothérapeute (un lit médical, point barre), dans un cadre surélevé figurant une chambre, l’autre histoire, celle d’un jeune couple des années 60 que forment Irène (Madalina Constantin) et Younes (Amine Adjina). Elle est fille de pieds-noirs, il est Algérien. Pas simple. Elle tombe enceinte. Encore moins simple. L’enfant sera élevé par la famille de la mère, qui rejette le père. Le couple (sans l’enfant) fuit à Paris, pour tenir à distance les pressions familiales, mais d’autres pressions (FLN, rafles, nostalgie du pays natal, etc.) prennent le relais. Une autre fuite se profile. « Je veux vivre dans un endroit où je ne connais rien de l’Histoire, où cette politique restera en dehors de ma vie », dit Irène sous la plume de Badea par trop explicative. Les deux histoires finiront par se croiser.

La fragmentation entre les deux histoires crée une discontinuité qui pourrait être productive si elle n’était pas systématique et, par ses courtes séquences, ne favorisait pas les raccourcis plus que les nuances créant une certaine monotonie structurelle dommageable au spectacle.

Alexandra Badea a sans doute mis beaucoup d’elle dans le personnage de Nora, journaliste qui enquête pour réaliser des documentaires. L’une comme l’autre découvre par exemple les événements du 17 octobre 1961 comme si c’était une page oubliée ou enfouie. C’était le cas, cela ne l’est plus. Depuis le procès de Maurice Papon contre Jean-Luc Einaudi, on sait de quoi il en retourne. Et les témoignages se sont multipliés depuis. Lors de ce procès, il fut prouvé que ce jour-là, les assassinats des Algériens ne se résumaient pas à quelques corps mais se comptaient par centaines.

Et on le sait grâce aux témoignages de deux archivistes venant à la barre avec les copies de nombreux documents, celui oral de Brigitte Lainé et celui écrit de Philippe Grand (ce dernier étant trop émotif pour s’exprimer oralement). Deux Français exemplaires, deux lanceurs d’alerte dirait-on aujourd’hui. Grâce à eux, Einaudi a gagné son procès (lire La bataille de Paris, 17 octobre 1961, Seuil). Mais les deux archivistes ont été sanctionnés par leur hiérarchie. On les a privés de leurs dossiers et placardisés jusqu’à leur retraite. Brigitte Lainé est décédé il y a quelques mois. Dans sa notice signalant son décès, l’administration française s’est bien gardée de mentionner son témoignage lors du procès Papon-Einaudi (lire ici et ici) témoignage à l’origine de la plaque apposée sur un pont parisien dont parle Badea dans sa pièce. Jean-Luc Godard disait que le seul film à faire sur le camps de la mort serait de filmer l’administration des camps. Il y aurait aussi un film à faire ou une pièce à écrire sur l’administration française et ses persistants relents colonialistes.

Final Cut de Myriam Saduis, Théâtre de la Manufacture, 18h10 jusqu’au 25 juillet (sf les 11 et 12).

Points de Non-retour (Quais de Seine) par Alexandra Badea, jusqu’au 12 juillet à 15h (sf le 7) à la salle Benoît XII, à la rentrée au Théâtre de la Colline du 7 nov au 1er déc. Puis tournée jusqu’en juin 2020 : Béthune, Nantes, Saintes, Aubusson, Saint-Etienne, et festival de Sibiu en Roumanie le 1er juin 2020. La pièce est éditée à l’Arche, 94p, 13€.

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