Vous avez dit répertoire? Quel répertoire?

La revue « théâtre/public » consacre son dernier numéro à la notion de répertoire. Antonio Latella, le nouveau directeur de la Biennale théâtrale de Venise, a proposé à des artistes femmes de présenter leur répertoire. Dans les deux cas, on parle de répertoire mais on ne parle pas de la même chose.

De Paris à Vladivostok, le mot répertoire voyage bien mais il change de sens.

Le dernier numéro de la revue théâtre/public, piloté par Christian Biet, lui est consacré. Biet définit ainsi le répertoire dans le domaine du théâtre : « un ensemble d’œuvres d’une même nature qui, par extension, deviennent classiques, ou canoniques ou classées comme patrimoniales ». Pour Biet, il apparaît donc que le répertoire est strictement du domaine des œuvres et s’y limite. D’ailleurs, il précise qu’un prochain numéro de Littératures classiques sera consacré au répertoire des XVIe et XVIIIe siècles, tandis que ce numéro de théâtre/public donne la parole à des metteurs en scène et des comédiens auxquels il est demandé ce qu’évoque le répertoire ainsi défini. De l’actrice Anne-Sophie Ferdane à Jean-François Sivadier en passant par Jean-Pierre Vincent et bien d’autres, les réponses varient mais tournent au tour du tutoiement avec les classiques. Christian Biet met ainsi en exergue cette belle phrase de Roger Planchon : « Ce n’est pas moi qui lit Tartuffe mais une époque qui le lit à travers moi. »

De Pougin à Fomenko

Arthur Pougin, dans son Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’y rattachent (1885), donne une tout autre définition du répertoire, mot qui à ses yeux a « plusieurs applications distinctes ». Le répertoire recouvre l’ensemble des pièces jouées « au moins de temps en temps » par la troupe d’un même théâtre, qu’elles soient ou non classiques D’autres sens ont disparu comme le répertoire d’un acteur comprenant tous les rôles qu’il savait par cœur pour les avoir joués.

En Pologne, en Russie et dans plupart des pays de l’ex-bloc soviétique, la notion de répertoire part de cette définition de Pougin et est inséparable de celle de troupe permanente qui officie dans le théâtre avec, à sa direction artistique, un ou plusieurs metteurs en scène. Chaque mois, on joue les pièces du répertoire. Cela va des spectacles anciens aux « premières » (au pluriel) de nouveaux spectacles, des pièces classiques aux pièces contemporaines, chacun d’entre eux étant joué entre une et quatre fois par mois, parfois plus.

Demandé par le public, aimé par les acteurs, un spectacle peut ainsi avoir une durée de vie conséquente. Pour prendre un exemple qui m’est cher, Loups et Brebis dans la mise en scène de Piotr Fomenko avait constitué le spectacle fondateur des Ateliers Fomenko et de ses acteurs rapidement baptisés les Fomenki, élèves fraîchement sortis de l’école du GITIS, rassemblés autour du vieux maître, qui les met en scène dans Loups et Brebis d’Ostrovki. Le spectacle a été crée en 1992, quand je le revois cinq ans plus tard, il s’est bonifié. Pendant des années, cette troupe a fonctionné avec son répertoire sans pour autant avoir de théâtre. Aujourd’hui, Piotr est mort ; Youri Stepanov, un des acteurs de la création, aussi. Les Ateliers Piotr Fomenko ont toujours ce spectacle inscrit à leur répertoire et ils le jouent de temps en temps.

Tant que la troupe est vivante et revivifiée, ce système a de belles vertus. Quand la troupe se fossilise, quand les metteurs en scène sont médiocres, cela sombre dans un ennui glacial. Mais pour une équipe en pleine forme et en joyeuse créativité, ce système permet aux spectateurs de pénétrer plus avant dans la démarche d’un metteur en scène et de ses acteurs en passant d’un spectacle à l’autre en quelques jours. En France, le seul théâtre de répertoire de ce type, c’est celui de la Comédie Française mais avec d’autres règles.

De Jouvet à Béasse

Louis Jouvet, Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud et Jean Vilar surent en leur temps faire vivre et prospérer leur répertoire dans leurs théâtres et de par le monde, jouant coup sur coup plusieurs spectacles avec leurs acteurs. Dans Un défi en province (éditions Marval), Michel Bataillon raconte comment (avec l’appui de l’impresario Fernand Lumbroso, ami de jeunesse d’Adamov) Roger Planchon et sa troupe purent enfin venir jouer à Paris en 1959 et asseoir leur réputation en donnant non pas un mais trois spectacles : Henri V, Falstaff et une version très personnelle de ce qui allait devenir un triomphe : Les Trois Mousquetaires.

La fin des troupes a entraîné la fin de ces théâtres de répertoire. Les spectacles sont devenus solitaires. On ne suit plus le cheminement d’un artiste que de loin en loin. On est passé du long cours au coup. Les programmateurs lorgnent souvent sur le prochain spectacle ou celui qui marche, jamais sur une reprise conjointe des précédents, ce qui au demeurant n’est pas toujours possible (plusieurs acteurs étant engagés ailleurs).

Un retour semble toutefois s’amorcer. Les portraits que dresse désormais le Festival d’automne en mettant à l’affiche plusieurs spectacles d’un même artiste de la scène (Krystian Lupa l’an dernier, Jérôme Bell cette saison, etc.) vont dans ce sens. Mais c’est d’abord du côté des petites compagnies qu’il faut aller chercher cette volonté d’inscrire un travail dans son cheminement : Joël Pommerat, François Cervantès, Isabelle Lafon, par exemple, n’ont de cesse de jouer des nouveaux et des anciens spectacles dans une même saison. C’est avec cette visée – s’enfoncer dans un univers et non programmer un spectacle – que, la saison dernière, Gwenaël Morin a longuement prêté le Théâtre du point du jour (Lyon) qu’il dirige à Yves-Noël Genod puis à Nathalie Béasse.

C’est ce que veut mettre en avant Antonio Latella (dont on a vu un long travail de transmission au Festival d’Avignon, lire ici), le nouveau directeur de la Biennale théâtrale de Venise : présenter un artiste dans le mouvement de ses créations, de son écriture, et non dans la fenêtre d’un spectacle unique. Pour sa première année, il a invité des metteurs en scène femmes de différents pays d’Europe ; l’Estonienne Ene-Liis Semper, les Italiennes Maria Grazia Cipriani et Livia Ferracchiati, les Allemandes Anne-Sophie Malher et Claudia Bauer, les Néerlandaises travaillant en tandem Suzan Boogaerdt et Bianca van der Schoot. Il n’est pas allé vers des artistes bien connus, mais plutôt vers d’autres qui le sont moins et il a demandé à chacune de présenter au moins deux spectacles.

Nathalie Béasse était l’invitée française avec quatre spectacles, soit une large part du répertoire de cette artiste dont l’univers, dévoilé de soir en soir au fil des spectacles, a conquis en quatre soirs (un par spectacle) le public italien qui ignorait tout d’elle le premier soir. Je reviendrai longuement sur cette aventure sans pareille peu avant que Nathalie Béasse ne soit fin septembre à l’affiche du Théâtre de la Bastille avec sa nouvelle création Le bruit des arbres qui tombent dont la première a eu lieu fin février à Nantes.

Ce que Latella entend faire partager aux spectateurs de la Biennale, c’est la démarche d’un artiste, l’appréhension de son univers porté par une équipe de collaborateurs fidèles ; non le « one shot » d’un spectacle, si réussi soit-il. Cela passe par la présentation non d’un seul mais de plusieurs spectacles. C’est ce qu’on appelle un répertoire.

Biennale théâtrale de Venise jusqu’au 12 août.

théâtre/public, n°225 juillet-septembre 2017, « Le répertoire aujourd’hui », éditions Théâtrales, 16 €.

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