Léa Girardet touche au but

Elle est actrice et elle aime le foot. Bref : elle aime jouer. Même s’il lui est arrivé de rester sur la touche à regarder les autres jouer. Alors elle a décidé de conjurer le sort en écrivant et en jouant « Le Syndrome du banc de touche » qui conjugue ses deux passions. Un spectacle sur l’échec qui est une réussite.

scène du specatcle "Le syndrome du banc de touche" © dr scène du specatcle "Le syndrome du banc de touche" © dr
Léa Girardet, vous connaissez ? Elle avait dix ans lorsqu’elle a vu en pyjama la finale de la coupe du monde de football en 1998. Elle se souvient de la clameur qui a suivi le but « libérateur » d’Emmanuel Petit, une clameur qui, partie du poste, submergea le salon familial, la ville alentour, la France entière. Léa prit le goût du foot et, bien que petite, elle allait être la gardienne de but de son équipe de gamines. Mais une autre passion du jeu allait la submerger. Celle du théâtre. Jouer Hermione, Agnès, Alice, tout ça. Après un passage au Conservatoire du Xe arrondissement de Paris, la voici admise en 2009 à Lyon, dans l’une des écoles nationales, l’ENSATT. Elle en sort trois ans plus tard.

Léa Girardet, vous connaissez ? Non. Je n’avais jamais entendu parler d’elle jusqu’à ces derniers jours. Comme beaucoup de jeunes d’actrices, elle a connu des jours difficiles. Sans doute a-t-elle subi ces castings où, à la fin, c’est l’autre qui gagne. Elle est ainsi restée sur la touche. Comme les footballeurs qui restent sur le banc au pied des tribunes pendant que les autres jouent sur le terrain. De là à tricoter son amour du jeu théâtral à celui du foot, il n’y avait qu’un pas. Et c’est ce pas décisif (au foot, on parle de passe décisive) qu’effectue Le Syndrome du banc de touche, le spectacle qu’elle a écrit, qu’elle interprète et que met en scène Julie Bertin, l’une des cofondatrices du Birgit ensemble.

Etant sur la touche comme actrice, Léa Girardet s’est souvenu d’Aimé Jacquet. De cet homme en qui peu de gens croyaient, et surtout pas L’Equipe. Aimé le mal aimé. Il avait été viré de plusieurs postes d’entraîneurs (ce qui est le lot de la plupart des entraîneurs dans le milieu assez couperet du foot) et c’est à la suite d’une démission qu’il s’était retrouvé entraîneur de l’équipe de France. Une nomination accueillie avec des pincettes et suspicion par beaucoup. Elle l’aime, cet Aimé, elle comprend qu’au soir de la finale victorieuse, homme blessé, il ait dit qu’il ne « pardonnerait jamais » (visant implicitement les journalistes, en particulier ceux de notre unique quotidien sportif). Cette déclaration ne figure pas dans Les Yeux dans les bleus, le film culte de la victoire, mais elle est dans le spectacle.

Aimé, viens la voir, elle t’aime. Elle aime ta façon de parler aux joueurs, ton culte du collectif et de l’entraide (qui t’avait fait écarter de la sélection des personnalités trop fortes comme Cantona). Léa a téléphoné à Aimé. Elle a enregistré leur conversation. C’est le coup de fil à un homme d’une autre époque. Celle d’avant les selfies, les Instagram, les comptes Tweeters des joueurs, l’individualisme à tout va. 1998 n’est pas 2018. 1998, c’est l’apothéose du collectif et son chant du cygne.

Léa rêve de collectif mais elle se retrouve seule à Pôle emploi, seule devant une psychanalyste. Alors elle pense à Lionel Charbonnier. Vous connaissez, non ? Charbonnier a gagné la coupe du monde 98 sans jouer une seule minute. Il était sur le banc de touche, à peu près assuré de ne jamais entrer sur le terrain puisqu’il était le troisième gardien de but, derrière le titulaire Fabien Barthez et son remplaçant Bernard Lama. Charbonnier n’en a pas tiré ombrage. Il était à fond avec l’équipe, participant comme un damné aux entraînements des gardiens de but, veillant sur Fabien. Un bel homme qui la jouait collectif. Léa Girardet lui rend joliment hommage dans son spectacle.

Dans le fond, Le Syndrome du banc de touche est un spectacle très réussi sur l’échec. Sur ces destins qui se jouent à trois fois rien : celui ou celle qui entre sur le terrain de jeu (pelouse ou scène) et ceux qui restent sur le banc de touche et ont pourtant du talent à revendre. Le spectacle est fort et parfois surprenant lorsqu’il entrelace ses deux fils (le théâtre et le foot). Il devient faible, c’est-à-dire banal, lorsqu’il s’enferme trop dans des citations du film Les Yeux dans les bleus ou repasse la séquence du troisième but d’Emmanuel Petit et du commentaire de Thierry Rolland, séquence vue et revue des tas de fois par la France entière. Vous connaissez, Léa Girardet ? Oui, je connais. Un peu.

Théâtre de Belleville, 19h15 du mer au sam, le dim à 17h, jusqu’au 30 novembre, sauf les 26 et 27.

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