Thomas Ostermeier taille un slip à William Shakespeare

Thomas Ostermeier met en scène la troupe de la Comédie-Française, salle Richelieu, dans une nouvelle et excellente traduction de « La Nuit des rois » de William Shakespeare. Il est bon que des metteurs en scène étrangers viennent mettre en scène la seule grande troupe de France. C’est souvent bon, pas toujours.

Scène de "La nuit des rois" © Jean-Louis Fernandez Scène de "La nuit des rois" © Jean-Louis Fernandez
Un acteur en slip kangourou (tous les mâles se présentent ainsi) qui le baisse pour montrer son cul aux spectateurs ; deux autres qui, au micro, improvisent sur la phrase macronienne du moment (le taf qui attend tout un chacun de l’autre côté de la rue) et font crouler de rire le public ; deux musiciens et un chanteur qui nous offrent des madrigaux de Monteverdi et de quelques autres ; deux jeunes femmes, dont l’une habillée en homme, qui sont à touche-touche avec leurs lèvres et finissent par s’embrasser avec une extrême délicatesse (malgré les vêtements couleur saumon dont elles sont souvent attifées, d’une laideur volontaire)... Tout cela cohabite à la va-comme-je-te-pousse sur la scène de la salle Richelieu. Thomas Ostermeier, directeur du plus prestigieux théâtre berlinois, met ainsi en scène la troupe de la Comédie-Française dans La Nuit des rois ou Tout ce que vous voudrez (la seconde partie du titre étant présentement la plus appropriée) de Shakespeare dans une nouvelle traduction fluide, rythmée et enlevée, signée Olivier Cadiot.

Made in Illyrie

Tout commence par le spectacle de deux acteurs déguisés en singe (au commencement de l’homme était le singe, alors singeons le singe), évoluant sur fond de faux palmiers. Nous sommes en Illyrie (plus proche d’un pays imaginaire que de l’Albanie d’aujourd’hui), c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire sur une plage de l’imaginaire shakespearien. Tout se terminera par un ballet d’embrassades, tous sexes confondus, parachevant le côté toujours plus de la mise en scène. Le titre anglais de la pièce Twelfth Night fait référence à la douzième nuit, celle des fêtes médiévales où tout était permis. C’est la dernière des comédies de Shakespeare et celle qui va le plus loin dans le mélange des genres au sens théâtral et sexuel du mot.

La pièce est un régal de miroitements. La jeune et belle et noble Viola et son frère jumeau Sébastien étaient dans un même bateau, un naufrage les a séparés. Est-il mort ? On ne sait. Le capitaine, un natif d’Illyrie où il revient souvent, ça tombe bien, fait à Viola un topo de la situation : le pays est dirigé par le duc Orsini qui en pince pour la jeune et belle et noble Olivia. Mais cette dernière est endeuillée à l’extrême : elle vient de perdre coup sur coup son père et son frère qu’elle aimait à la folie (inceste suggéré). Elle ne veut plus de « la compagnie des hommes ».

Viola imagine un stratagème comme Shakespeare les aime : déguisée en homme, avec un costume qui lui rappelle celui de son frère disparu, elle va se mettre au service du Duc pour vaincre les réticences d’Olivia. Viola devient Césario, androgyne d’une grande beauté. D’où ces mots délicieux que lui adresse le Duc (Denis Podalydès en slip et, bientôt, en cuissardes) : « Ce serait passer à côté de ta magnifique jeunesse que de te voir en homme. Tu as les lèvres de Diane, douces et vermeilles. Ta voix est tout en haut du clavier, note très haute et flûtée – on dirait l’organe d’une jeune fille. Tu as tout ce qu’il faut pour fabriquer un rôle de femme. » Et c’est parti.

Olivia va tomber raide amoureuse de Césario, c’est-à-dire de Viola laquelle, bien que très vite amoureuse du Duc pour lequel elle intercède auprès d’Olivia, ne restera pas longtemps insensible au charme de cette dernière. Georgia Scalliet (Viola-Césario) et Adeline d’Hermy (Olivia) se complètent à merveille, avantage à la première pour cause de dualité (deux rôles valent mieux qu’un).

Le parti pris du slip

Côté cœur, les hommes ne sont pas en reste. A commencer par les attirances multiples du Duc. Bien sûr, Sébastien, le frère de Viola, n’est pas mort, il a été sauvé par un autre capitaine, Antonio, qui, à force de prendre soin de Sébastien, finit par en tomber amoureux. Bien sûr, tôt ou tard, Antonio tombera sur Césario (Viola) et comme ce dernier porte le même costume que Sébastien, il les prendra l’un pour l’autre, amoureux du même coup du frère et de la sœur. C’est encore plus compliqué que cela. Shakespeare met également en scène une bande d’ivrognes et de gais lurons qui n’arrêtent pas de faire des blagues salaces et de jouer des tours pendables côté sexe (Stéphane Varupenne et Laurent Stocker mènent la danse). Certaines scènes, pour ainsi dire mises en sexe par Ostermeier, se grisent de vulgarité.

On n’est pas au bout des déguisements. Le fou Feste déguisé en pasteur, ce n’est pas triste non plus. Mais ajouter au ridicule du déjà bien chargé Malvolio (valeureux Sébastien Pouderoux) des bas jaunes, un slip doré et une prothèse sexuelle, c’est too much. C’est exprès, assurément. Bon, bof. La Comédie-Française s'offre des frissons polissons, quelle audace !

Le finale est éblouissant de vertige : Olivia aime Césario, donc une femme (Viola) mais elle aime tout autant Sébastien, le frère jumeau de Viola croyant (mêmes habits) qu’ils n’en font qu’un. Sébastien résume l’imbroglio en s’adressant à Olivia : « Vous avez voulu vous unir avec une... jeune fille, oh sur ma vie, vous ne vous êtes pas trompée, vous vous êtes engagée en même temps avec un homme... et une femme. »

La subtilité de Shakespeare, Thomas Ostermeier croit bon de la mettre en slip. C’est un parti pris. On est loin des grands rendez-vous de la Comédie-Française salle Richelieu avec des metteurs en scène étrangers : Anatoli Vassiliev et Le Bal masqué, Klaus Grüber et Bérénice, Piotr Fomenko et La Forêt…

La Nuit des rois ou Tout ce que vous voudrez, Comédie Française, salle Richelieu en alternance jusqu’au 28 février 2019. La traduction d’Olivier Cadiot est publiée chez POL, 208p., 15€.

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