Cinquième «Rencontres Jacques Copeau»: un menu très Copiaus

Pour leur cinquième édition placée sous « le goût de la fable », les « Rencontres Jacques Copeau » en sa maison de Pernand-Vergelesses avaient une saveur particulière. Si le public était comme toujours essentiellement constitué d’élèves venus de différentes écoles de théâtre, « le patron » était de la fête avec l’édition du volume VII de ses Registres consacré aux « années Copiaus ».

façade de la maison Copeau à, Pernand-Vergelesses © jpt façade de la maison Copeau à, Pernand-Vergelesses © jpt
Quand, au milieu des années vingt, Jacques Copeau décide de mettre fin à l’expérience fondatrice et novatrice du Théâtre du Vieux-Colombier et de quitter Paris, il scelle d’un geste fort ce que l’on appellera la décentralisation dramatique. Pour Copeau, c’est d’abord un manifeste « pour un théâtre provincial ».

Le patron et les vignerons

« Quand on étudie avec sincérité les causes de l’abaissement de notre scène française, on s’aperçoit que ce n’est pas le talent qui lui manque, mais la vertu, je veux dire : le courage et l’élévation », écrit-il. D’un côté, le théâtre doit échapper « à la domination de l’argent » ; de l’autre, il doit cesser de « s’adresser à un public blasé, versatile, sans convictions », un public « parisien ». A Paris, « il y a trop de théâtres, trop de fabricants de pièces, trop de marchands de spectacles ». Ces mots n’ont rien perdu de leur saveur, à cette différence près que, la décentralisation dramatique étant derrière nous, un nombre respectable de théâtres hors Paris ont été contaminés par ce qui était l’apanage de la capitale aux dires de Copeau.

Après quelques détours (un échec à Lille évoqué dans les Registres VI, un séjour au château de Morteuil), les Copiaus (ainsi appelle-t-on bien vite les acteurs de Copeau venus vivre en Bourgogne) s’installent à l’automne 1925 dans le village perché de Pernand-Vergelesses où Copeau, « le patron » comme tous l’appellent, vient d’acheter une demeure entourée de coteaux plantés de vignes. Il y fera sculpter sur le fronton les deux colombes du Vieux-Colombier. La petite troupe s’installe dans des locaux vacants du village et, très vite, par leur travail harassant et leur participation aux fêtes des vendanges et autres, les « saltimbanques » se fondent dans le paysage et sont adoptés par le village.

Presque un siècle plus tard, ce climat perdure lors des Rencontres automnales où les gens de Pernand, vignerons en tête, aident à l’aménagement, aux logements, aux transports jusqu’au théâtre et à la gare de Beaune, et bien sûr aux cuisines... Autre continuité, les Rencontres se tiennent en bas du village, à la cuverie naguère aménagée par les Copiaus (avec l’argent envoyé par Roger Martin du Gard, grand ami de Copeau).

« Soyez vrais »

Début 1927, Copeau fait une tournée de conférences lucratives aux Etats-Unis qui viennent compléter les recettes des spectacles. Il s’adresse aux élèves du Laboratory Theatre : « C’est là [à Pernand] que tout s’est mis à renaître et à revivre. C’est là que tant de rêves qui paraissaient absurdes sont en train de devenir la réalité quotidienne. C’est pourquoi je puis vous  dire : jeunes gens, ne vous laissez jamais décourager. N’ayez pas peur d’être traités de fous ou d’imbéciles, n’ayez pas peur de souffrir. Soyez vrais, et restez vrais toute votre vie. »

Ces paroles résument l’esprit des Rencontres où les élèves des écoles de théâtre nationales et des conservatoires de région viennent en grand nombre écouter un nombre restreint d’invités parler de leur expérience, de leur travail. Cette année (du 3 au 5 novembre), la « fable » était l‘occasion d’entendre des auteurs. Le grand aîné Michel Vinaver (fringant nonagénaire) dialoguant avec Jacques Bonnafé ; Jean-Pierre Sarrazac, retraité de l’université, qui, à travers différents ouvrages, a souvent étudié l’écriture contemporaine ; Enzo Cormann, qui a créé à l’ENSATT (école basée à Lyon) un fécond département « auteurs » qui diffère grandement des ateliers de creative writing ; Frédéric Vossier, appelé au Théâtre national de Strasbourg par Stanislas Nordey pour animer l’école et le théâtre par des rencontres, des ateliers et une revue annuelle, « Parages » . Et enfin, venus en nombre, de plus ou moins jeunes auteurs et autrices (dont plusieurs sortis de Lyon) réunis lors de deux tables rondes animées par l’infatigable Olivier Neveux : Marion Aubert, Guillaume Cayet, Marie Dilasser, Julien Gaillard, Mariette Navarro, Christophe Pellet, Pauline Peyrade, Sonia Ristic, Olivier Saccomano.

les deux colombes © jpt les deux colombes © jpt
A les entendre, on ne pouvait être qu’émerveillé par l’étoilement de leurs approches et tout autant par une constante réflexion sur leur travail et son inscription. Pas « d’école » comme dans les années 70 où l’on a pu parler d’un « théâtre du quotidien » réunissant aux forceps des auteurs plus disparates qu’ils en avaient l’air, pas de figure tutélaire comme ce fut le cas pour une génération avec un Heiner Müller, pas non plus d’imitateurs de Koltès ou Lagarce. En commun : une méfiance de tout didactisme asséné, et une place laissée aux spectateurs pour vagabonder dans l’écriture.

Quelques bribes ou pistes saisies au vol : Pauline Peyrade qui s’intéresse à la temporalité du théâtre (« écrire pour le théâtre, c’est de la sculpture sur temps ») et aime « des écritures qui ne s’expliquent pas mais imposent une écoute attentive ». Guillaume Cayet qui dit « se battre contre l’abstraction », veut « représenter des territoires de lutte » et voit dans le théâtre « de la pensée en mouvement ». Julien Gaillard (par ailleurs poète) qui entend « créer des chemins de traverses », avance par analogie et métaphore (« ce qui me permet d’être moins seul ») et qui, pour le spectateur, « espère quelque chose de l’ordre de la forêt ». « J’écris par faiblesse », dit Marie Dilasser qui dit vouloir « changer le monde » et souligne son intérêt pour la physique quantique « où il y a quelque chose à glaner ». Mariette Navarro, qui écrit beaucoup de textes de commande, se situe en dehors d’un théâtre documentaire et d’un théâtre qui raconte des histoires (« je ne sais pas faire »), en voulant écrire sur la notion de révolution et de soulèvement, l’un de ses textes, sans le vouloir, a fait écho aux printemps arabes. Christophe Pellet (par ailleurs « passeur »  pour de jeunes auteurs à l’ENSATT et à l’Ecole du Nord) aime explorer ses propres énigmes (« l’androgynie m’apporte beaucoup »), dit ne pas pouvoir inventer des choses qu’il n’a pas vécues (« c’est ma façon de m’inscrire dans le réel »). Ses pièces partent « d’un malaise, d’un bonheur, d’une urgence », l’histoire survient « petit à petit à [son] corps défendant ». Marion Aubert qui travaille avec la même petite équipe depuis 22 ans aime aussi répondre à des commandes car elle y trouve « plein de portes d’entrée ». Prolixe (« je suis une machine à fictionner en permanence »), elle a « besoin d’un flux de paroles » car c’est la parole qui « tient debout » ses personnages « et quand ils se taisent, ils tombent ».

« On y hasarde son âme »

Les Copiaus travaillaient parfois sur des pièces écrites et adaptées (Ruzante, par exemple) et souvent sur des « scénarios » écrits par Copeau, sa fille Maienne (que Jean Dasté, un des Copiaus, épousera) ou d’autres, mais le travail modifie tout. Ainsi Villard parlant du Printemps : « J’en apportai le scénario, le canevas, la musique et je dirais presque la chorégraphie, car j’en avais dessiné très précisément tous les mouvements. Mais comme nous le faisions toujours, chacun de nous proposait, en cours de route, des gestes, des attitudes, une manière d’agir, une conception personnelle, et nous retenions ce qui nous semblait le plus efficace. Ainsi le résultat était vraiment la somme d’un travail commun. »

Les absences de Copeau, son caractère autoritaire, sa religiosité envahissante, la fatigue accumulée, les bisbilles habituelles à l’intérieur d’un groupe vivant en autarcie, conduiront à la fin des Copiaus en mai 1929. Un an plus tôt, les Copiaus jouaient en Suisse. Copeau ne les accompagne pas mais envoie une lettre à la presse helvétique qui s’achève ainsi : « Le jour où je sentirai mon pied faiblir sur le tréteau, le jour où la voix me manquera, où je ferai définitivement retraite entre ces trois collines d’où la vue s’étend jusqu’à la ligne du Jura, je voudrais qu’à ce moment-là quelque chose encore de moi continuât de courir le monde, quelque chose de plus robustes, de plus jeune et de plus grand que moi, dont il me fût permis de dire : c’est pour cela que j’ai travaillé. » Sa compagne, ses enfants, son gendre Jean Dasté, fondateur de la Comédie de Saint-Étienne, sa petite-fille Catherine Dasté, Michel Saint-Denis et les autres assurèrent hautement l’héritage.

Ces mots de Copeau que je viens de citer, les jeunes élèves des écoles venus aux Rencontres peuvent les lire sur l’un des murs de la cuverie. Offrons-leur d’autres mots prononcés à New York devant les jeunes acteurs du Laboratory Theatre : « Nous avons tant blâmé le théâtre professionnel que vous vous êtes fait de votre jeunesse et de votre ignorance un titre péremptoire, et vous croiriez peut-être volontiers qu’il suffit d’être innocent, de manquer absolument de connaissances professionnelles pour faire quelque chose de beau. Ceux qui ne se sentent pas de talent d’acteur émettent facilement la prétention d’enseigner ce qu’ils sont incapables de pratiquer. Prenez garde si c’est d’un jeu qu’il s’agit, c’est du plus difficile, du plus dangereux. On y hasarde son âme. Et ce n’est plus tout à fait un jeu, je vous assure. Il n’est pas de métier plus complet. Il n’en est pas de plus exaltant, de plus beau, s’il est bien exercé. Il peut n’en être pas de plus dégradant. Et pour l’œuvre que nous envisageons : pour la pureté du théâtre, sa grandeur vivante et sa poésie, ce n’est pas seulement de votre intelligence et de votre talent que nous avons besoin, mais de toute votre personne, de toute votre vie, d’un joyeux sacrifice. »

Jacques Copeau, Registres VII, Les Années Copiaus (1925-1929), textes établis, présentés et annotés par Maria Ines Aliverti qui signe la préface avec Marco Consolini (lequel prépare le volume ultime des Registres). Gallimard, « Pratique du théâtre », 608 pages, 45€.

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