J’ai aimé « Love » passionnément

Reconnu de l’autre côté de la Manche, le metteur en scène et auteur Alexander Zeldin, 33 ans, vient pour la première fois en France avec « Love ». Tout se passe dans la salle commune d’un hébergement d’urgence où cohabitent des pauvres en attente d’un logement, d’un boulot. Un choc, une révélation.

Scène de "Love" © Sarah Lee Scène de "Love" © Sarah Lee
C’est la première fois que le Britannique de trente-trois ans Alexander Zeldin vient en France, mais ce n’est pas la dernière. Il y entre par deux portes qui l’exposent haut et fort : l’Odéon-Théâtre de l’Europe qui remplit là pleinement sa mission en faisant découvrir un auteur et metteur en scène européen, et le Festival d’automne dont l’histoire est jalonnée de découvertes suivies de fidélités. C’est le temps de la découverte, la fidélité suivra.

Pauvreté et politique

On découvre Alexander Zeldin avec Love et on aime passionnément cette chronique où l’amour est ce qui reste quand la chienne de vie vous a tout pris : le temps, la santé, l’emploi, l’argent et une grosse tranche de fierté. Pas tout, car l’amour d’une mère, d’un enfant, d’un être cher ou d’un inconnu nourrissent la fierté de se tenir, malgré tout et vaille que vaille, debout. Portraits croisés de démunis de tous âges, d’émigrés de partout, cohabitant dans un hébergement d’urgence anglais loin des mirages du libéralisme, loin tout autant d’un théâtre voyeuriste des misères du monde.

Allumons tout de suite les contre-feux. Non, ce n’est pas du « théâtre documentaire », ce sac à patates où les tubercules perclus de vieilles rides, les pommes de terre pourries et les dites « nouvelles » se tirent des bourres et entretiennent la confusion. Non, ce n’est pas du théâtre « brut de décoffrage ». Non, ce ne sont pas des « témoignages » pur jus. Non, il n’y a pas sur scène un commando d’émigrés, de SDF, d’ouvriers et ouvrières licenciés en chair et en os – ce bonus de « l’ authentique » – venant raconter leur dure histoire face au public. Non, ce ne sont pas des jeunes des « quartiers défavorisés » jouant une pièce du répertoire à l’issue d’un atelier ou bien des détenus comme ceux de Fresnes qui se produiront le lundi 19 novembre sur la scène de l’Odéon. Non, ce n’est pas du misérabilisme lu et revu, corrigé et arrosé par l’art du clown et du cinéma burlesque dont Jérôme Deschamps et son épouse Macha Makeïeff ont su faire un fonds de commerce pour le meilleur et pour le pire. Non, ce n’est pas du « théâtre militant » dénonçant à travers des fables les coups bas du capitalisme comme ont su le faire magnifiquement naguère des artistes allant de l’Avignonnais André Benedetto au latino Luis Valdes et son teatro Campesino. Non, ce n’est pas une « pièce d’actualité » comme on aime dire actuellement au Théâtre d’Aubervilliers car Love n’a pas besoin que l’on électrifie les lignes de son champ comme on le fait pour des chevaux fougueux lesquels, de toute façon, finiront par défoncer la barrière ou se briseront les pattes sur les barbelés.

Non. C’est plus âprement, plus discrètement du théâtre politique en ce sens qu’il est une critique d’un réel en état critique et que le politique se niche d’abord dans le mode de production du spectacle. Mais avant d’aborder ce point décisif, parlons de ce que donne à voir Love.

Commençons par le décor tout en largeur et structuré comme un décor de théâtre de boulevard. Sauf qu’il est cul-par-dessus-tête : à la place du salon et de son indispensable canapé où tout le monde se croise, une table de cuisine qui sert à tout un chacun dans ce bâtiment où seules les chambres sont privées (une par famille). Les murs sont nus : ni papiers peints hauts en couleurs ou fleurs, ni le moindre tableau (on aura droit à deux guirlandes et une étoile car c’est bientôt Noël). Et le hors-champ du théâtre de boulevard est ici en scène : à gauche, les chiottes et la salle d’eau ; à droite, la cuisine collective avec son grille-pain, son évier hors d’âge, ses étagères où chacun a son coin. Au-dessus de cette salle commune, un toit comportant une petite partie vitrée oblique (comme les toits d’usine autrefois) où s’agite périodiquement une branche d’arbre.

Salle d’attente

C’est un décor avec lequel Christoph Marthaler, avec quelques objets naturalistes en plus, pourrait raconter avec humour une histoire d’un établissement suisse ou de l’ex-Allemagne de l’Est comme lui seul sait le faire. Mais, à la différence de Marthaler, ici le décor, fait de peu, importe peu. Tout tient dans les acteurs qui investissent des êtres humains plutôt qu’ils ne jouent des personnages.

Alexandre Zeldin, deux fois plus jeune que Marthaler, a une autre sensibilité, plus écorchée, plus à vif, en phase avec ce qu’il met en scène. Comme aurait dit Jean-Luc Godard, il fait du théâtre de dos. Beyond Caring, la pièce qui l’a propulsé au devant de la scène anglaise en 2014 (reconnaissance critique suivie d’une programmation au National Theatre, d’une tournée internationale et d’une version américaine en 2017) se passait, raconte-t-il, « dans l’arrière-salle d’une usine à viande, là où les hommes et les femmes de ménage se réunissent pour boire un café la nuit ».

Scène de "Love" © Sarah Lee Scène de "Love" © Sarah Lee
Dans Love, tout se passe aussi dans une salle commune, celle d’un bâtiment anglais de logements d’urgence pour abriter des gens à la rue, en particulier pendant l’Avent. C’est là que l’on se côtoie, que l’on se croise, que l’on s’évite, que l’on mange à tour de rôle et que l’on cuisine sommairement (l’essentiel consiste à réchauffer au micro-onde les plats de l’aide alimentaire). Une promiscuité avec tout ce que cela entraîne dans un quotidien où l’altruisme et l’égoïsme cohabitent, exacerbés par la pauvreté et l’exclusion communes à ces relégués.

En plus des portes sus-citées, deux autres portes sur le mur du fond et portant des numéros donnent sur une pièce où vit une famille, pour peu de temps, espère-t-elle. Derrière la première porte, une vieille mère malade et son fils qui n’a jamais pu travailler. Derrière l’autre porte, une famille avec deux enfants, la mère de l’un des deux, africaine, en attend un troisième, le mari lutte pour qu’on ne leur coupe pas les allocs parce qu’il a raté une convocation à Pole emploi qui tombait le jour où la famille a été expulsée de son précédent logement. Ils attendent un logis. Un chez-eux. Ils attendent. On voit aussi passer une femme voilée soudanaise qui habite là. Tout comme un Syrien. Entre eux, ils parlent en arabe. Un peu plus tard, on retrouve le Syrien sac au dos ; il s’en va. Les autres restent. Ils attendent. Ils sortent pour aller faire quelques courses à la supérette du coin ou aller dans les bureaux des administrations locales et étatiques auxquelles ils sont affiliés quand ils n’appellent pas ceux qui s’occupent de leur dossiers sur leur portables. Ils attendent, espèrent. Eux aussi attendent un Godot. Un logis.

L’amour coûte que coûte

Les seuls événements notoires sont les petits accidents de la vie : la vieille mère presque grabataire dont les sphincters lâchent et qui chie dans la salle commune à deux pas de la table, ou bien une claque, une phrase qui partent trop vite, ou bien encore une chicanerie de voisinage à propos d’un placard. Des mini-drames comme autant de cache-misère de ces vies empêtrées et empêchées. Ils attendent. Ils rêvent à un modeste logement comme à une île paradisiaque. Même s’ils n’ont pas les codes, les mots, l’éducation, du fond de leur mouise, ils ne renoncent pas. Leur vie est une lutte, un sport dont ils ne connaissent pas les règles. Ils attendent. Ils sont seuls. Ils sont en trop. Ils sont seuls même à deux, même à quatre. L’amour coûte que coûte est leur (seule) bouée, avec tout ce que cela charrie. Zeldin aime citer ces mots de Paul, une des personnes rencontrées lors de la longue préparation de ce spectacle : « Quand il ne reste plus rien, quand on est dans le plus grand dénuement, c’est là que l’amour apparaît vraiment. »

Pendant deux ans, Alexander Zeldin est allé voir ceux qui étaient hébergés dans ces logements d’urgence. Certains ont été impliqués dans les répétitions, les improvisations. Puis Zeldin a écrit seul. Toujours en fonction des acteurs qui joueraient la pièce. Il a réécrit suite aux improvisations. Des familles hébergées dans les logements d’urgence sont venues aux répétitions. Tout cela a nourri les infinis détails souvent furtifs qui font la densité discrète de Love. Anna Calder-Marshall (la vieille mère) et Nick Holder (son fils) sont des acteurs connus de la scène anglaise. Luke Clarke (le père de famille au chômage) et Janet Eluk (sa femme enceinte) sont des anciens étudiants de l’auteur lorsqu’il donnait des cours dans une école de théâtre. Le Syrien Waj Ali est un acteur ; la femme voilée, Mimi Malaz Bashir, est une soudanaise qui n’avait jamais fait de théâtre tout comme les enfants du spectacle. Cette réunion hétéroclite contribue à la force de la présence de chacun.

Tout cela est d’autant plus prenant et incisif que le public est comme une vague dont les premières chaises se mêlent au décor. Et que chaque scène est coupée cut par un noir salvateur, juste le temps qu’il faut pour que le spectateur reprenne souffle.

Alexander Zeldin a beaucoup voyagé dans les théâtres du monde (Russie, Corée du sud, Egypte), il a fait du théâtre à Tbilissi, été l’assistant de Peter Brook, il anime une formation gratuite pour des apprentis acteurs désargentés. Il a été nommé l’an dernier artiste en résidence au National Theatre à Londres où il a créé Love en 2016. Son spectacle n’est à l’affiche que six soirs. C’est peu, trop peu.

Odéon-Théâtre de l’Europe aux ateliers Berthier dans le cadre du Festival d’automne, 20h, jusqu’au 10 novembre. Du 14 au 16 novembre à la Comédie de Valence.

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