« AK-47 », un spectacle dont le héros est un fusil d’assaut

Perrine Maurin adapte à la scène le roman d’Oliver Rohe consacré à Mikhaïl Kalachnikov, sa vie et son œuvre : l’invention du fusil d’assaut AK-47. Conçu comme un tir en rafale sur tout ce qui bouge autour de ce sujet, le spectacle est bourré de munitions.

Scène de "AK-47" © Kacky Joannès Scène de "AK-47" © Kacky Joannès
Quel est le point commun entre les tueurs du Bataclan, ceux de Charlie Hebdo, ceux de Toulouse en 2012, ceux du musée juif de Bruxelles, entre les moudjahidin afghans d’hier et les « soldats de l’état islamique » d’aujourd’hui, entre les groupes armés de l’ex-Yougoslavie et les guérillas sud-américaines ? Cela tient en deux lettres et deux chiffres : AK-47. Un fusil d’assaut. Il en existe de multiples variantes et contrefaçons, mais derrière les millions d’AK-47 qui circulent dans le monde et sont fabriqués légalement ou pas dans plusieurs pays, empruntant des circuits commerciaux officiels, officieux ou mafieux, derrière cette emprise et empire planétaire, ayant engrangé des millions d’euros de bénéfices et ayant tué des millions de civils, il n’y a, à l’origine, qu’un seul homme, non pas un prix Nobel, mais un paysan russe ordinaire, Mikhaïl Kalachnikov.

Défendre la patrie

C’est cette double histoire, celle d’un homme et ce qu’a engendré son invention, que raconte Oliver Rohe dans Ma dernière création est un piège à taupes (éditions Actes Sud, 2012, disponible en poche Babel). Et c’est ce livre qu’adapte au théâtre Perrine Maurin avec sa compagnie Les Patries imaginaires sous le titre AK-47.

Le fusil d’assaut est en effet le principal personnage du spectacle, avec tout ce qu’il entraîne de fantasmes révolutionnaires ou de déclinaisons warholiennes. Son inventeur l’accompagne, c’est un héros malgré lui, vite pris dans les rouages d’un système soviétique qui lui apportera certes un peu de gloire, une vie correcte mais aucune royalties. Il n’en aura aucun ressentiment, au contraire. Si Mikhaïl Kalachnikov a créé ce fusil d’assaut léger, facile à démonter et à remonter (et donc facile à cacher), d’une fiabilité à toute épreuve pouvant supporter les températures positives ou négatives les plus extrêmes, la boue la plus lourde comme le sable le plus fin (toutes ces qualités ont contribué à son succès), ce n’est pas pour faire fortune mais pour défendre sa patrie.

Pendant la dernière guerre mondiale, que les Russes appellent la guerre patriotique, jeune soldat, Mikhaïl Kalachnikov a vu les ravages que provoquait la nette supériorité des armes de l’armée allemande et en particulier un récent fusil d’assaut. Il y avait là quelque chose à faire.

Blessé, c’est à l’hôpital qu’il poursuit ses cogitations. Il n’a pas de formation technique spécialisée mais une formation pragmatique née des outils agricoles qu’il côtoie et manie depuis l’enfance. Ses travaux encore malhabiles mais prometteurs retiennent l’attention des autorités militaires soviétiques qui lui donnent les moyens en locaux, hommes et matériels de poursuivre ses recherches. Et c’est en 1947 (d’où les chiffres) que Mikhaïl Kalachnikov (d’où les lettres) sort le premier AK-47 ou la première « kalach’ » comme on surnommera plus tard ce fusil d’assaut.

Inventeur et poète

Il travaillera toute sa vie à l’amélioration de ce premier modèle. Tout en inventant d’autres choses comme des pièges pour renards ou sa dernière invention, un piège à taupe, dont malheureusement Oliver Rohe ne dit rien. Dommage car elle aurait intéressé tous ceux qui voient leur jardin ravagé par cet animal difficilement saisissable.

Le livre de Rohe, Ma dernière invention est un piège à taupes, commence par un portrait de Mikhaïl Kalachnikov à la fin de sa vie (il est mort en 2013 à Ijevsk en Oudmourtie, l’un des lieux de fabrication des AK-47), lui dont la famille de paysans non aisée mais propriétaire (il suffisait de posséder un lopin de terre et quelques vaches) avait été déportée comme koulaks loin du village natal, en Sibérie, dans la région de Tomsk. La plupart des routes étaient barrées au petit Mikhaïl, fils d’ennemis du peuple. Alors, voulant partir et sortir de ce trou sans issue, il falsifia ses papiers et prit la route. Un secret qu’il gardera bien longtemps après être devenu un héros malgré lui. Sans doute aurait-il préféré être connu comme poète. Comme beaucoup de Russes de sa génération, il avait le goût de la poésie, en écrivait de-ci de-là. A la caserne, on le surnommait « le poète ». Mais, patriote avant tout, comme beaucoup de Soviétiques, il pleura le jour de la mort de Staline.

Le spectacle de Perrine Maurin, volontairement centré sur le fusil d’assaut, son commerce et son usage commence lui par un conte en forme de vidéo amateur que l’on peut voir sur Internet. Dans un cadre à la végétation luxuriante, des soldats africains s’amusent avec un chimpanzé, en l’imitant. Plusieurs d’entre eux filment la scène avec leur portable. L’un des soldats dépose entre les mains de l’animal son AK-47. Un autre mime devant lui un tir en rafale. Pas con, le chimpanzé en fait autant avec l’arme qu’il tient entre ses mains, il appuie sur la gâchette et arrose le secteur. Belle illustration d’une invention aux conséquences imprévues et imprévisibles. Le spectacle, reprenant de larges pans du livre, ménage des surprises scéniques mêlant jeu et adresse au public, récit et danse, projection vidéo et musique, voix et micros. Les acteurs et danseurs Léo Grange, Gurshad Shaheman, Bryan Campbell et Perrine Tourneux sont de bonne tenue et ils parviennent à parler du AK-47 sans tirer une seule balle. Mais aucun d’entre eux ne donne la recette de fabrication du piège à taupes...

Créé au CCAM, scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, le spectacle sera à Bonlieu, scène nationale d’Annecy les 21 et 22 mars et à la scène nationale de Lunéville les 5 et 6 avril. Reprise à la rentrée : La Chaux-de-fonds, Le Manège à Maubeuge, etc.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.