Bruno Meyssat est allé voir chez les Grecs

De retour de Grèce avec ses acteurs, Bruno Meyssat met en regard et en tension des discours (officiels sur la « crise grecque») et les brisures (privées, émotionnelles) résultant du périple. Un théâtre dialectique de l’écartèlement.

Scène de "Kairos" © Michel Cavalca Scène de "Kairos" © Michel Cavalca

Après un long parcours allant de Sophocle à Beckett en passant par August Stramm, de l’Amérique du Sud à celle du Nord en passant par le Japon, voici le metteur en scène Bruno Meyssat qui nous revient de Grèce où il s’est rendu plusieurs fois avec son équipe d’acteurs. Dans ses bagages, il rapporte les bagages d’un spectacle en devenir, Kairos, où intervient une actrice grecque, Chryssoula Anastassiadou. Son précédent spectacle, 15%, traitait des « subprimes » ; celui-ci fouille la « crise » grecque.

Un champ de fouilles

N’allez pas y chercher un théâtre documentaire ou un théâtre d’agit prop, même si ce travail est énormément documenté. La « crise grecque » est ici mise en crise, en questions, un précis de décomposition. Bruno Meyssat  parle de « restitution au plateau».  Ledit plateau est comme un champ de fouilles où l’on aura étalé les éléments de la récolte.  Un berceau d’enfant métallique vide, un éclat de roche, un canot pneumatique, deux amphores, des ciseaux de chirurgien, une table d’écolier, des tôles verticales  en forme de fût ou de toit, un bas de colonne antique, un vieux poste de télé, etc. Le tout étalé sur un sol jaune comme le soleil. Et des chaises. Parfois l’action est collective : on amorce une danse, une procession, un rituel inédit. On parle peu.

La parole nous vient, sonore ou projetée comme des sous-titres sur un écran disposé au fond. On y entend et/ou on y lit des propos de dirigeants, de stars de la politique, de prétendus experts, de pontes du FMI ou de l’Union européenne, des personnalités politiques françaises comme Moscovici. C’est assez glaçant. Il est question de prêts, de dettes. Il est question, indirectement, de mépris, d’assujettissement, de suffisance.

Les yeux et les oreilles du spectateur font leur tambouille avec tout ça. On lance des filets, on crée des liens, on ouvre des pistes, on coagule. Rien d’asséné (comme des discours péremptoires), rien d’imposé (comme des mesures draconiennes), rien de simple ou d’univoque. Tout fait question : qu’est-ce que tout cela, invoque,  provoque, éveille ?  Il y a toujours un acteur assis sur une chaise ou debout qui, spectateur comme nous, regarde les autres acteurs. Et décentre par là même la notion de spectateur et l’active.

Un titre mystérieux

Une actrice sort à pleines mains des petits cailloux blancs d’une amphore. Plus tard un acteur allongé sur le ventre est recouvert d’un manteau. On ne voit que ses mains serrer un verre vide. Une actrice y jette un caillou blanc puis dispose une rangée de ces mêmes cailloux sur le dos de l’homme, bête informe ou suppliante. Une autre versera un liquide dans le verre. Il y aura des fuites terreuses qu’une autre encore épongera. Séquence prenante, hypnotique, énigmatique.

Le titre mystérieux du spectacle sonne grec : Kairos. Le programme dit que ce mot est intraduisible mais qu’il articule deux paramètres : le temps et l’action.  C’est aussi le nom d’un dieu, un jeune homme qui « ne porte qu’une touffe de cheveux sur la tête ». Il en va de ce dieu comme du spectacle : quand on le rencontre, « il y a trois possibilités. On ne le voit pas. On le voit et on ne fait rien d’autre au moment où il passe. On tend la main pour saisir la touffe de cheveux et on saisit ainsi l’opportunité. » J’avoue n’avoir que trop rarement eu l’opportunité de saisir la touffe de ce spectacle.

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, mar et mer 19h30, jeu et ven 20h30, sam 18h, dim 16h, jusqu’au 13 avril.

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