Redeyef, sud tunisien (2/3) : de la Fonderie du Mans à l’Economat

Second volet de notre reportage à Redeyef : l'amitié nouée avec le Théâtre du Radeau et la Fonderie du Mans. François, Laurence, Patrick sont de retour. Embrassades et séances de travail. Avec un conteur, des diseuses de poésie, un temps de paroles...

 

L'intérieur de l'économat de Redeyef © jpt L'intérieur de l'économat de Redeyef © jpt

Grande table du petit déjeuner dans un modeste hôtel à une vingtaine de kilomètres de Redeyef (lire le premier volet). Je retrouve François Tanguy, le capitaine du Théâtre du Radeau et de la Fonderie du Mans avec cette allure constamment pensive et rêveuse qui l’accompagne le plus souvent.

Le retour du Radeau à Redeyef

Autour de l’hôtel, les beautés indescriptibles du désert, à moins de dix kilomètres de la frontière algérienne. Une chaîne de petites montagnes d’un ocre soutenu, dépourvues de végétation. Ici et là des touffes vertes d’oasis hérissées de palmiers, une herbe trop rare pour satisfaire de nombreux troupeaux, de misérables potagers, deux cascades qui font l’attrait touristique du coin avec les ruines d’un village berbère abandonné. Un paysage prisé par les tournages de films, y compris hollywoodiens. Les touristes furent nombreux, ils sont aujourd’hui inexistants.

On est loin du Mans et de la Fonderie. C’est là qu’un jour, il y a trois ans, Yagoutha Belgacem a poussé la porte sur le conseil avisé d’une amie (la philosophe et journaliste Nadia Tazi). Elle a parlé de Redeyef, montré des films documentaires ; c’est furtivement dans l’un d’entre eux que François Tanguy et les autres ont vu un bâtiment fermé portant au fronton un nom en français : « économat ».

Laurence Chable, François Tanguy et Patrick Condé, trois piliers du Théâtre du Radeau et de l’aventure de la Fonderie au Mans, ont bientôt fait un premier voyage jusqu’à Redeyef. Ils participent alors à la lutte pour rouvrir, occuper et aménager l’économat (on en reparlera dans le troisième volet). Désormais ouvert, l’économat est un peu à Redeyef ce que la Fonderie est au Mans : un lieu de tous les possibles.

Les trois du Radeau sont revenus en avril 2015 et ont travaillé avec des gens de Redeyef, surtout des jeunes, autour du Cercle de craie caucasien de Brecht. Un travail d’approche présenté dans le désert avant de l’être à l’Institut français de Tunis.

Après une mémorable « Nuit debout » au Mans où, en cercle, ont été dits, des heures durant, des textes de poètes arabophones émigrés, les trois complices sont de retour à Redeyef en cette fin avril 2016 avec en poche la poésie incendiaire et broyée d’amour du poète tunisien Ouled Ahmed, récemment disparu. Ils sont d’abord et surtout à l’écoute des gens de cette ville « marginalisée», ce mot passe de lèvres en lèvres.

Tahar, le conteur infini

En buvant son café dans un verre, François Tanguy me parle avec émerveillement d’un maçon qui, plusieurs fois, lui a raconté un poème rhapsodique avec alcôves et méandres, un même récit réitéré avec variantes et nouveaux détails.

Le maçon poète, Tahar Azzedine, on le rencontre quelques heures  plus tard à l’économat, non dans la nef centrale (photo ci-dessus),  mais dans la petite salle au fond à gauche. Un pourtour en béton surélevé couvert ici et là de matelas, des chaises de cuisine ou d’école, dépareillées, fatiguées, vaillantes. Au milieu, une table couverte de bouts de ferraille dentelés dont les courbes, les enchevêtrements semblent accompagner le mouvement du conte que nous dit, clame, chante, psalmodie Tahar assis sur une chaise, laissant aller et venir son petit garçon.

« Il était une fois il y a très longtemps… », commence-t-il. C’était au temps où les tribus nomades effectuaient deux grandes traversées, l’une, l’été, vers le nord pour le blé, l’orge et le reste, l’autre, l’hiver, vers le sud, vers Tozeur (aujourd'hui relié à Orly par un vol direct de Tunisair deux fois par semaine), vers ce sud tunisien de Redeyef près de la frontière algérienne (une bonne heure de route depuis Tozeur) où nous sommes et où le conteur nous entraîne. Un homme affable, souriant, les yeux  plissés. Par la magie de ses mots, de leur scansion, il nous embarque vers ces temps où « il y avait beaucoup d’or et beaucoup d’âme » mais aussi « pas beaucoup d’hommes». Alors les femmes s’habillaient en hommes, faisaient des travaux d’hommes, montaient à cheval et combattaient. Parmi elles, Nouaja ou Naja, fille d’un chef aux beaux chameaux. Jusqu’à l’âge de vingt ans, elle pensait qu’elle était pareille aux garçons.

Un jour, en allant chasser la gazelle, elle rencontre un cavalier d’une autre tribu. Le cavalier tombe sous le charme de cet être androgyne qui ne nie pas être femme. Il lui parle en poésies. Alors la voix de Tahar change. Quand le récit se fait poème, il martèle les syllabes, enveloppe les voyelles et lance ses bras devant pour accompagner les mots d’amour : « Tes yeux sont miel et bleus / Ton regard m’achève / Pourquoi ajouter un trait de crayon / Pourquoi tout ce maquillage ? » Le cavalier aime Naja d’un coup, « comme un arbre, sous la bourrasque, perd soudain ses feuilles ». Elle est farouche, elle a la réputation d’être agressive comme un(e) lion(ne), mais pour la première fois elle se sent femme. L’amour aussi la submerge.

Naja, l’amour fou

Sa tribu doit partir. Elle mentira pour le revoir. Son père comprendra vite que la lèvre de sa fille n’a pas été fendue par un caillou mais par les dents de l’amour. Il lui interdit désormais de s’habiller en homme, de monter à cheval, qu’elle s’en tienne aux travaux des femmes : le tissage, le ménage. Naja se sent doublement blessée. La caravane part et le récit se poursuit. Le cavalier ne renonce pas, il suit la caravane, fait parvenir à la « gazelle » des messages poétiques codés. Il ne renonce pas même quand le père de Naja marie sa fille avec un vieux sage.

Tahar le conteur de Redeyef et son petit garçon © jpt Tahar le conteur de Redeyef et son petit garçon © jpt

Sept ans passent. Naja se laisse aller, ne se maquille plus, ne se peigne plus. Un message lui parvient : son amoureux tenace l’a retrouvée après bien des errances (y compris celles du récit). Il est là, elle se fait belle. Aucune des cent balles que tirent chacun le mari et l’amant n’atteint l’autre. Alors le vieux sage propose qu’ils se battent à coups de mots, persuadé de gagner. Magnifique joute poétique. La jeunesse et la beauté triompheront par la métaphore et la ruse. Les tribus ennemies seront réunies « et partiront combattre ensemble la colonisation », continue le conteur avant de nous emmener, pour finir, sur la tombe des amants où est écrit un seul mot (nom dirait Eluard) : « liberté ».

C’est un conte populaire dans le sud tunisien et chacun le raconte à sa façon, explique Tahar, « un récit qui accompagne les mariages » (on le raconte à l’écart au marié pour favoriser sa virilité). Là comme ailleurs en Orient ou en Asie centrale, c’est comme cela que les enfants commencent à apprendre, en écoutant. Son petit garçon pelotonné maintenant contre lui prendra peut-être la relève. François Tanguy vient d’écouter ce conte pour la troisième ou quatrième fois, il ne s’en lasse pas, tant ses variations sont surprenantes.

Ouled Ahmed chanté par les femmes de Redeyef

Si le conte semble plus une affaire d’hommes, les chants sont volontiers l’affaire des femmes à Redeyef. C’est avec elles qu’ont rendez-vous Laurence Chable et Patrick Condé. L’heure du rendez-vous est passée, elles arrivent sans se presser, une à une, de tous âges, les plus anciennes portent un foulard. L’heure à Redeyef, elle aussi, est rebelle. Toutes connaissent l’irréductible poésie d’Ouled Ahmed, toutes pleurent sa récente disparition (cancer) et se fortifient de ses mots : « Dieu faites que / Des vers poussent au lieu des fruits / Le jour des élections, Dieu / On était tous venus / Et nul n’a voté pour l’élu ».

Des femmes de Redeyef lisant, disant chantant Ouled Ahmed © jpt Des femmes de Redeyef lisant, disant chantant Ouled Ahmed © jpt

Né en 1955 à Sidi Bouzid, Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed est le fondateur de la maison de la poésie à Tunis. Il se réfère, non sans raison, à Rimbaud, Nerval et Aj-Mutanehbi. Il y a quelques années, il avait été victime d’une violente attaque menée par des salafistes. Les femmes qui honorent ce poète qui les honore (il dit d’elles qu’elles ne sont pas des « moitiés » mais des « un et demi »)  sont assises sur des chaises, certaines se saisissent d’un tambourin qu’elles frappent en rythme accompagnant la poésie. Parfois un chant s’élève, repris en chœur, avant de revenir à la base poétique : « Viens je suis la lèvre défendue / Je suis le visionnaire / Et mes trois chemins / Sont devant, ou devant, ou devant ».

Le poète qui, comme tout grand poète, est sans limites, s’adresse aussi « Aux frères indicateurs » : « L’indicateur n’a pas maintenant à être dans mon ombre / Et lapider les oiseaux sur ma lèvre / Car je suis le roi de la nuit / Et je n’ai point de secret / Sauf mon visage / Et mon encre qui coule sur le nombril de la capitale ». Une jeune fille dont le père est en délicatesse avec la vie a tenu à dire et lui dédier ces vers magnifiques, parmi les derniers qu’Ouled Ahmed ait écrit : « Ne me gardez pas seul avec le temps/ Et si telle est votre volonté, laissez-moi / A ma solitude singulière et solitaire ».

On retrouve François Tanguy au club des ouvriers, à trois cents mètres de l’économat. Une pièce carrée, quelques chaises, une armoire vitrée où s’entassent des bricoles comme dans le couloir attenant. Il y a là, assis en cercle, Tahar le conteur, mais aussi un grand échalas nerveux, Rai Uno, mais encore Brahim et son haut de survêtement rouge qu’il ne quitte jamais, et deux ou trois jeunes adolescents. Comment le geste peut-il engendrer ou appeler la parole ? Comment l’écoute, buveuse de mots, peut en faire jaillir d’autres au rebond ? Presque rien. Des amorces de levées poétiques. Au centre du cercle, une table parsemée de fil de fer en forme de couronnes, une autre table vient soudain surélever la première, apportée par Tanguy, « on célèbre le trône et on resserre le récit », dit-il. A ses côtés, Bouchra (qui enseigne le français à Gafsa et habite Tunis), Fatma (étudiante qui vit à Redeyef) ou Hymen (danseuse, dans le sillage de Siwa depuis le début) traduisent. Laurence le  rejoindra et évoquera les amants de Sarajevo, lui serbe, elle bosniaque, leur mort au milieu d’un pont au moment du siège. Le but n’est pas de faire un spectacle à tout prix, mais d’ouvrir des voies, susciter des envies, accompagner des velléités. Le conteur prend la parole puis la lance comme une balle à un autre qui la prend et la relance à son tour...

Il est tard, l’économat ferme ses portes. Des jeunes restent y dormir. Tout le monde attend la grande journée des festivités du lendemain, premier jour de mai, un dimanche. « J’aime ce pays comme personne ne peut l’aimer / Le matin, le soir, avant le matin et après le soir / Et le dimanche...», chantait Ouled Ahmed. 

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