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Billet de blog 11 mai 2016

Redeyef, sud tunisien (3/3) : la folle journée de l'économat

Dernier volet de notre reportage à Redeyef dans les pas de Siwa-plateforme. Un lieu où tout converge : l'économat, investi dans ses moindres recoins et ses abords le jour du premier mai aux milles festivités. Films, spectacle au débotté d'un metteur en scène irakien, photos, fresques, débats animés et rap au final.

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A Redeyef , la façade de l'économat © jpt

Après la projection du film Fable réalisé par Hamza El Waer, la discussion est ouverte. Pourquoi ton film porte-t-il ce titre ? « Parce que la démocratieest une fable. » Pourquoi est-il en noir et blanc ? « Parce que notre vie n’est pas colorée. »

Hamza El Waer filme en noir et blanc

Hamza est un jeune de Redeyef. Il n’a pas fait d’école de cinéma mais sa petite caméra ne le quitte pas. Un dimanche, jour du souk, il est sorti avec et, au hasard des rencontres, a posé la question : « Pour toi, c’est quoi la démocratie ? » La question est centrale aujourd’hui en Tunisie, elle se pose à Redeyef (lire les deux premiers volets de ce reportage), avec peut-être plus d’acuité. Les réponses des gens de Redeyef ne sont jamais fumeuses, toujours concrètes, lestées par la vie de chacun où le chômage, le manque de perspectives, le sentiment d’être un laissé pour compte dominent. « Je voulais que le sujet soit la démocratie locale », précise Hamza El Waer.

La discussion après le film était animée par Hichem Abdesamad, un des animateurs de la revue numérique d’idées et de débats tunisienne Nachaz dissonances (bilingue français arabe). Hichem Abdesamad et Hajer Bouden (qui animait les débats des deux autres films) sont en train de mettre en place à Redeyef une université populaire. La discussion autour du film fut vive, passionnante comme toutes les discussions de la journée autour du thème « Démocratie, la maladie du Machrek ». « Il nous faut du temps pour apprendre la démocratie », dit l’un des jeunes de Redeyef dans le film d’Hamza El Waer. A un moment du débat, le père du cinéaste autodidacte est intervenu : « Mon fils a eu le courage de prendre sa caméra. Ici les jeunes sont marginalisés. Ils ont une énergie culturelle mais personne n’est là pour la faire vivre. Il faut commencer par là. Par la démocratie culturelle, la politique viendra après. Ici à l’économat, il y a cinquante jeunes actifs. »

En quelques mots, cet homme venait de justifier tout le travail que mène Siwa plateforme dans cette ville oubliée de Tunis sauf pour sa richesse minière, et cerner tout l’enjeu, tout l’espoir que le mot « économat » recèle à Redeyef, un mot devenu magique.

Les habits neufs de l’économat

Ce beau bâtiment était fermé depuis des lustres. Construit dans les années 20, portant sur son fronton le mot « économat » en lettres dans un style arts déco, c’était un magasin voué aux salariés de la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa. On y trouvait de tout, se souviennent les anciens : légumes, fruits, viande, vaisselle, vêtements. Pas de tiroir-caisse mais un carnet avec tampons mentionnant les achats dont le montant était ensuite soustrait sur la fiche de paie.

Le bâtiment fermé, délaissé, abandonné et devenu un lieu interlope squatté par des ivrognes et des petits trafiquants, est aujourd’hui la propriété de la CPG (Compagnie des phosphates de Gafsa). Sollicitée, la CPG  semble vouloir être partie prenante du projet d’aménagement, d’usage et de transformtion de ce lieu proposé par Siwa en liaison avec la Fonderie du Mans (lire le volet deux). Une convention est sur le point d’être signée, et des travaux devront être engagés, à commencer par une réfection de la toiture passablement trouée.

Mais sans attendre, sous l’impulsion de Siwa plateforme, des jeunes de Redeyef se sont emparés de l’économat, l’ont nettoyé, repeint, aménagé, y trouvant un espace de liberté et d’ouverture qu’ils ne trouvaient pas dans la maison de la culture ni la maison des jeunes de la ville, à leurs yeux trop réglementées et aux horaires trop restrictifs. Ce lieu qui, il y a peu, passait pour un endroit mal famé, a complément changé d’image et, venant clore une dizaine de jours d’animations, la belle journée du premier mai 2016 a enfoncé le clou.

Fresque d'Atef Mataallah dans le désert près de redeyef © jpt

Deux autres filmsfurent projetés au cours de la journée : El Gort du Tunisien Hamza Ouni et Bla cinima de l’Algérien Lamine Ammar Khodja en présence des réalisateurs. Le second dira n’avoir jamais eu un débat d’une telle qualité autour de son film. Entre deux projections, on pouvait voir, exposées sur les murs de la grande nef de l’économat, les photos signées Fakhri el Ghezal, fruit d’un regard décalé sur Redeyef, ou les impressionnantes fresques crayonnées par Atef Mataallah. Ce dernier a aussi investi la ville avec d’autres fresques peintes admirables comme celle – un corps assis et suspendu au-dessus du vide –, qui orne la façade de l’ancien bâtiment des PTT, aujourd’hui abandonné et en passe d’être, hélas, démoli. Ou cette autre fresque, à quelques kilomètres de Redeyef qui se love dans les lignes de fuite d’un bâtiment ruiné attenant à une ancienne mine de phosphate aujourd’hui abandonnée comme toutes les mines souterraines (l’exploitation ne se fait plus qu’en surface).  

Un metteur en scène irakien met le feu à Heiner Müller

C’est en plein air, devant l’économat que le metteur en scène irakien Haythem Abderrazak proposa une adaptation très libre de la courte pièce Horace écrite par Heiner Müller, mêlant ses acteurs à des acteurs amateurs de Redeyef comme Rai Uno ou Tahar le conteur (deux piliers de l’économat). Le spectacle ressemblait à son metteur en scène : un bloc de muscles et de nerfs canalisant une force explosive, des bras cinglant l’espace de lignes précises et une exigence toujours insatisfaite chez ce bourreau de travail qui a le théâtre dans la peau. On reste ébahi par sa faculté à faire un spectacle à part entière en quelques jours avec trois fois rien comme d’autres improvisent un repas sublime avec les moyens du bord. Abderrazak a secoué la poussière de Redeyef en y déployant des scènes de rues avec voitures en folie, meurtre, mafieux en veux-tu en voilà encore, tribus ou bandes rivales et innocents sacrifiés. Au milieu de braseros furieux, le ballet des voitures n’avait d’égale que celui des chaises brandies comme des armes ou des territoires inviolables, enjeux de combats de coqs humains, de fusillades… On se serait cru à Bagdad. Et, à la fin, Brahim portant son éternel haut de survêtement rouge portant le chiffre 3 (une des figures attachantes de l'économat de Redeyef, mais toutes le sont) faisant avancer son âne tirant une charrette où s’empilent les cadavres encore chauds.

Alors Mona prit la parole

Avec la nuit vint l’heure du rap. Celui d’un couple de jeunes hommes aussi inséparables que Don Quichotte et Sancho Pansa, Malek, l’échalas marteleur de mots, et Jawber, le râblé bondissant, deux figures chères à la jeunesse de Redeyef (ils iront se produire à Tunis le 21 juin pour la

Rap à Redefeyf devant l'économat © jpt

fête de la musique à l’invitation de l’Institut Français), un rap incendiaire et rageur comme il se doit.

En bonus, on eut droit à un court film d’Hamza El Waer, toujours filmé en noir et blanc sans paroles, beau comme un film muet des frères Lumière, un regard tremblé comme sa pellicule, rappelant les premiers Buñuel. L’histoire d’un enfant qui, après s’être s’abruti devant un ordinateur à regarder la propagande du Jihad, se couche et rêve qu’il est poursuivi par un homme cagoulé (prochainement visible sur YouTube, espérons-le).

A l’heure des adieux, le lendemain, après ces intenses moments passés ensemble, on se rassembla une dernière fois. Chacun parla, les gens de Redeyef et  les Français. Laurence Chable du Théâtre du Radeau parla des femmes, de leur présence précieuse à l’économat mais trop rare. Alors Mona prit la parole. Dans le spectacle du metteur en scène irakien, cette jeune fille de Redeyef avec sa longue chevelure brune ballotée par le vent, en pantalon et chemisier blancs, jouait une femme que l’on va sacrifier.

Elle raconta combien elle avait été fière de participer à une telle aventure de théâtre et comment elle avait été impressionnée d’être ainsi exposée à la vue de tous. Elle parla de son père qui, loin d’être vissé sur des traditions comme beaucoup de gens du sud, la laisse libre de ses mouvements, lui fait confiance. Elle raconta combien elle avait peur naguère de passer devant l’économat et de subir les quolibets des hommes, combien elle était heureuse d’y avoir passé toutes ces journées proposées par Siwa. Elle dit vouloir y entraîner une amie, et puis une autre, une autre encore. Pour elle comme pour tous ces jeunes de Redeyef pleins d’envies, l’économat est devenu une maison, leur maison. En attendant la prochaine manifestation, ils en prendront soin.   

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