Avignon: « Au cœur », la beauté du geste Thierry Thieû Niang

Travailler avec des enfants, des adolescents est constitutif de l’art du danseur et chorégraphe Thierry Thieû Niang. Et c’est au cœur de « Au cœur », son nouveau spectacle obsédé par les corps des enfants de l’exil morts noyés en Méditerranée. Un spectacle qui est d’abord la restitution d’une histoire faite de rencontres, une trace visible offerte en partage. La beauté au-delà du mal.

 

 

Moment de "Au coeur" © Christophe Renaud de Lage Moment de "Au coeur" © Christophe Renaud de Lage

Il existe un homme miraculeux qui transforme en beauté tout ce qu’il touche. Et ce que touche Thierry Thieû Niang ce sont des êtres doués de corps, pourvus d’une sensibilité qui ne demande qu’à s’exprimer.

Un jeune corps endormi dans la mort

Qu’il travaille avec des jeunes, des vieux, des enfants scolarisés ou des décrocheurs, des handicapés de toutes sortes, des détenus, des mal barrés, des pas gâtés, des pros, des amateurs, toujours le miracle est là avec sa besace pleine d’émotions simples qui vous submergent sans crier gare, de gestes anodins, primaires, de marches, de sauts, de pliures, d’enveloppements, sans cesse réinventés.

J’ai peut-être vu deux ou trois spectacles ainsi orchestrés par Thierry Thieû Niang en marge de ses créations propres ou de ses collaborations avec des metteurs en scène (Chéreau in memoriam), aucun ne ressemble à un autre et celui qu’il vient de signer au Festival d’Avignon sous le titre Au cœur est le plus beau de tous, parce que le dernier. Je l’ai vu dans la fraîcheur de la Chapelle des pénitents blancs où il  est advenu si léger, sur le coup de 15h, après l’implacable soleil de midi. Au cœur est obsédé autant qu’il est caressé par l’image d’un jeune corps qui tombe, qui est tombé, qui s’est endormi dans la  mort, celui du petit Aylan.

Sur ces enfants noyés de l’exil, Au cœur pose la couverture chauffante d’un linceul, un chant de gestes, l’offrande d’un partage. Les enfants des écoles, collégiens voire lycéens  qui évoluent en scène sont accompagnés par une œuvre lumineuse (dans tous les sens du terme) de Claude Lévèque (et on peut poursuivre la visite de cet artiste dans les salles de la collection Lambert), la voix de la chanteuse Camille, la viole de gambe de Robin Pharo et un texte de Linda Lê écrit pour l’occasion. Ce texte est dit par une petite fille de huit ans dont émane une force de vie qui, en douceur, m’apparaît comme l’exact miroir inversé de ce que distillait de terreur les yeux du petit Bennent dans le film Le Tambour

« Dis-moi comment me redresser »

Linda Lê : « Qui suis-je ? Un jouet cassé ? Un oiseau aux ailes brisées ? / Qui suis-je ? Ton enfant, dont tu porteras bientôt le deuil ? Ce pauvre enfant que l’extérieur épouvante et qui ne sait où fuir, car de quelque côté qu’il se tourne, il ne voit que des ombres menaçantes ? / Qui suis-je ? Une misérable proie acculée, ou le complice de ce que tu vas tenter pour en finir avec notre impuissance ? / Qui suis-je ? Dis-moi comment me redresser et montrer au monde comment je me nourris d’espoir ». Plus tard, dans le poème, vers la fin, l’enfant dira « rêver d’un envol ». C’est cela, ce rêve d’un envol que Thierry Thieû Niang offre à ces enfants et adolescents qui l’ont accompagné autant qu’il les a accompagnés au fil d’Au cœur.

Ce titre peut apparaître comme l’antidote au « haut-le-cœur » et  à la colère  que suscitent en nous toutes les images d’enfants qui nous regardent avec des yeux empruntés au petit enfant  à casquette et étoile jaune  qui, les bras levés et le regard apeuré  marche vers les  camps de concentration. Cet enfant-là était voué à une mort certaine comme est  souvent probable celle de ces enfants qui, avec leur famille, embarquent sur ces canots d’espoir ballottés dans ce camp de concentration qu’est devenu la mer Méditerranée.  

Autre moment de "Au coeur" © Christophe Renaud de Lage Autre moment de "Au coeur" © Christophe Renaud de Lage

Stop. Pas de pathos, pas de blablas, pas d’artifices. Thierry Thieû Niang  n’est pas un pleureur professionnel. Il parle peu, mais pour une fois il  nous a écrit  une lettre. On appelle ça, dans le jargon des « appels à projet » et des « dossiers de presse », une « note d’intention ». « Je ne répare rien, explique-t-il. Il faut sortir de cette idée qui veut qu’on répare et qu’on console comme on change une roue défaillante d’une voiture. Je trouve riche de sens qu’il y ait aussi des choses dont on reste inconsolable ; qu’est-ce que serait un monde où l’on peut se consoler de tout ? » Thierry Thieû Niang écrit encore : « Je parle pour la première fois du chagrin du monde. » C’est cela, Au cœur. Un amas de stupeurs,  de lueurs, de douceurs. C’est  beau à pleurer  et on pleure. Comment conjuguer l’horreur et la beauté ? Dans le fond, à travers de tout autres chemins,  Angelica Liddell se pose aussi cette question dans le spectacle qui vient pour quelques jours au Festival d’Avignon.

L’art et l’enfance sont dans un bateau

Mais revenons à Thierry Thieû Niang et à ce groupe merveilleusement hétéroclite d’enfants et adolescents d’Avignon et alentour, à la grâce (comme éculé et pauvre m’apparaît soudain ce mot) heureuse et vénéneuse qu’infuse et diffuse Au cœur.  

Il y a ces jouets  qui sont comme les seuls survivants du voyage et sont comme des offrandes, des portraits en creux. Il y a ces vêtements trouvés qui s’entassent entre les bras d’une jeune fille qui tourne sur elle-même, mouvement ancestral et qui nous revient comme réinventé. Il y a ces corps qui se croisent, se frôlent, chutent et se relèvent, s’allongent l’un près de l’autre, s’épaulent, épaule comme épaule. Il y a ces danses des bras noués qui dressent des couronnes de fleurs imaginaires, Il y a ces entrelacs de croix de vie qui luisent dans la nuit sur les corps comme endormis. Il y a… disons l’art de l’enfance et l’enfance de l’art dans une confondante conjugaison.

Ils viennent d’association du grand Avignon, du Secours populaire, de différents ateliers de pratique artistique menés à la Fondation Lambert et ont retrouvé Thierry Thieû Niang chaque mois de janvier à juin. Nommons-les pour finir : Pauline Abossolo, Eliott Allwright, Zoé Clément, Camille Deniau, Camille Dufour, Shana Lempereur, Timothée Lopacki, Loris Mercatelli, Anna Mazzia, Quentin Maximin, Mathieu Maximin, Dorine Pama, Pierre Tailleferd. Au cœur renaîtra ailleurs dans d’autres villes.

Au cœur est présenté au Festival d’Avignon  à la Chapelle des Pénitents blancs  jusqu’au 9 juillet, puis à l’église de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon du 15 au 17, et à la collection Lambert du 21 au 23 juillet.

Tournée : du 18 au 20 nov au Théâtre Gérard Philipe  de Saint-Denis, du 25 au 27 au Théâtre Paris-Villette, les 9 et 10 déc au Viadanse du centre chorégraphique national de Franche-Comté à Belfort, les 17 et 18 mai 2017 aux 2 Scènes, à Besançon.

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