D’Anis Gras aux Bouffes du Nord : en avant la musique !

Rien de commun entre la mise en scène de la pièce de Michel Simonot « Delta Charlie Delta » et « Demi-Véronique », le nouveau spectacle de la compagnie La vie brève. Rien, sauf l’importance de la musique dans ces deux spectacles passionnants aux gammes pourtant opposées.

Scène de "Demi-Véronique" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Demi-Véronique" © Jean-Louis Fernandez
Le hasard du calendrier fait qu’il arrive au critique de théâtre de voir dans la même journée deux, voire plusieurs spectacles. C’est le lot habituel des festivals d’été, c’est plus rare le restant de l’année. Ce jour-là, j’étais allé dans l’après-midi à Anis Gras, dans la proche banlieue parisienne d’Arcueil, voir Delta Charlie Delta, la pièce de Michel Simonot mise en scène par Justine Simonot, et le soir, j’étais au Théâtre des Bouffes du Nord pour assister à la première de Demi-Véronique par la compagnie La vie brève, un spectacle conçu et interprété par Jeanne Candel, Lionel Dray et Caroline Darchen.

« Je ne donne pas cher de leur peau »

Les deux spectacles creusent des sillons dans le champ théâtral très éloignés l’un de l’autre. Mais quelque chose les rapproche et je n’y aurais sans doute pas songé immédiatement si je n’avais pas vu ces spectacles l’un à la suite de l’autre. Ce qui les rapproche, c’est l’usage qui est fait de la musique. Les deux spectacles lui accordent un rôle déterminant. C’est presque toujours le cas des spectacles de La vie brève, c’est même une des particularités de cette équipe ; c’est beaucoup plus rare dans le théâtre dit de texte et plus encore s’agissant de la création d’une pièce d’un auteur contemporain sur un sujet qui fut ultra-médiatisé.

Michel Simonot revient, en effet, sur le drame de Clichy-sous-bois qui, à l’automne 2005, allait vite gagner une ampleur nationale. Trois jeunes, très jeunes, poursuivis comme leurs camarades par des policiers, se réfugient dans un transformateur d’EDF en en escaladant les murs. Zyed Benna et Bouna Traoré meurent électrocutés. Le troisième, Muhittin Altum, gravement blessé, en réchappe. Ce fait divers allait mettre le feu dans les banlieues un peu partout en France, Le futur président Sarkozy était alors ministre de l’Intérieur et voulait nettoyer tout ça au karcher. Les quatre auteurs du groupe Petrol – Lancelot Hamelin, Sylvain Levey, Philippe Malone et Michel Simonot – écrivent alors ensemble L’Extraordinaire Tranquillité des choses » (éditions Espace 34, 2006) qui revient sur ces faits.

Il faudra attendre 2015 pour que ces faits arrivent devant une cour de justice, la responsabilité des policiers et de leurs services étant engagée dans la mort des deux jeunes. Michel Simonot suit de près le procès qui, minute par minute, explore les événements, avant le drame puis les longues minutes pendant lesquelles les trois jeunes pénètrent dans le transformateur sans voir l’inscription « danger de mort » puis le policier présent non loin qui communique par talkie-walkie avec sa hiérarchie en disant : « je ne donne pas cher de leur peau » sans que ni lui ni personne ne songe à les sortir de là. Les deux policiers accusés de non assistance à personne en danger seront relaxés en appel. Une stèle à Clichy-sous-bois honore les deux morts en entretenant leur souvenir.

Boutons et potentiomètres

La pièce Delta Charlie Delta (publiée aux éditions Espaces 34) reprend en partie les minutes du procès, revient sur les faits, mais s’en éloigne progressivement. Ce qu’écrit Michel Simonot n’est pas tant l’histoire d’un fait divers que ce qui la sous-tend, une temporalité tragique, posant par là même des questions sur les fonctionnements de nos instances républicaines que sont la police et la justice. La pièce est structurée comme une tragédie, le fait divers accouche d’un oratorio, le chroniqueur qui sert de fil conducteur est un coryphée magnifiquement interprété par Clotilde Ramondou. Et les dieux du théâtre envoient sur terre les morts pour qu’ils prennent la parole (les deux jeunes sont interprétés par les excellents Zacharie Lorent et Alexandre Prince). Un chant de vie et de mots et de mort.

Scène de "Delta Charlie Delta" © Jean Gabriel Valot Scène de "Delta Charlie Delta" © Jean Gabriel Valot
Un chant magnifié par un autre chant, celui continuellement musical porté par la musique électroacoustique composée et jouée en direct par Annabelle Playe de la première à la dernière minute du spectacle. Elle se tient là sur le côté, debout à deux mètres des acteurs, elle ne cesse de manipuler des fiches, des potentiomètres, de tourner des boutons, elle est continuellement à l’écoute des acteurs et des amplitudes du texte souvent poétique, comme soufflé, de Simonot. Une contribution décisive qui amplifie la portée tragique de la pièce sobrement mise en scène par Justine Simonot.

Parle pas de Mahler

Tout autre dispositif avec le spectacle de La vie brève, Demi-Véronique, puisque la musique préexiste au spectacle et depuis longtemps : il s’agit de la cinquième symphonie de Gustav Mahler enregistrée en 2004 sous la direction de Claudio Abadio avec l’orchestre de la Philharmonie de Berlin. Cette symphonie est la « matrice » du spectacle, disent Jeanne Candel, Caroline Darchen et Lionel Dray, les trois artisans et acteurs de cette création collective.

Pas le moindre instrument en scène, comme souvent dans les spectacles de La vie brève, mais uniquement de la musique enregistrée.Tout commence par un prologue où, chaussé de très hautes cothurnes en bois fraîchement coupé (on dit que Mahler a écrit sa symphonie dans une cabane au fond des bois), on voit un homme, un géant donc, porter un magnétophone sur son dos. Tel un bonimenteur, un homme-orchestre (les mouvements de ses pieds émettent une zizique) voire un chef d’orchestre, Lionel Dray, du haut de son olympe, apostrophe gentiment le public qui prend place dans la salle des Bouffes du nord. Il déborde de mots, il en profite, le bougre. Car quand il se tait et tourne le dos au public, le noir se fait, le silence aussi.

Quand la lumière revient, c’en est fini des mots. Il en sera ainsi jusqu’à la fin du spectacle. Dès lors, plus ou moins proche, on entend l’enregistrement de la symphonie qui accompagne nombre de films, en particulier par son célèbre et sublime adagietto. Ici le rapport est inversé. Venue comme des coulisses, la musique dialogue avec qui se passe sur scène, soit une collection de bruissements, craquements et mouvements des plus variés, ce qui ne va pas sans troubler l’écoute de Mahler. Telle cette hache qui fracasse, à grands coups, le mur du décor pour y ouvrir une voie d’accès.

Scène de "Demi-Véronique" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Demi-Véronique" © Jean-Louis Fernandez
Fruit d’improvisations, la partition muette et agitée des trois acteurs est fixée mais laisse une place à l’aléatoire, chaque soir l’écoute de la musique peut engendrer quelques variations. Le titre du spectacle emprunté à la tauromachie désigne une passe délicate où le torero par un mouvement de cape et du corps contraint la bête à un temps d’arrêt. Les trois démiurges de Demi-Véronique y voient en miroir le soupir cher à la composition musicale. Le fait est qu’ils en soupirent d’aise. C’est ainsi que les trois ménestrels combattent amoureusement la musique en la cajolant, en se foutant de sa gueule, en l’ignorant ou bien en en épousant les profondes inflexions. Tel ce moment où Jeanne Candel (sorte de fée recyclée en sorcière) plaque par mèches ses longs cheveux maculés contre le mur calciné (scénographie de Lisa Navarro) en accord avec les tempi de Mahler.

Puristes de la salle Pleyel pour qui le moindre toussotement est une insulte au sacro-saint recueillement lié à l’écoute, ne foutez pas les pieds aux Bouffes du Nord. Vous y verriez une épidémie de fausses oreilles, un chemin d’assiettes en carton, des sacs à fumée, un poisson sauteur, récalcitrant et inusable, la bataille homérique d’un coq avec une poule, un cœur gros comme un bœuf, j’en passe et non des moindres. La sorcière, le géant et la fée aux seins débordant de générosité et d’espièglerie nous façonnent un théâtre musical récréatif du tonnerre.

Delta Charlie Delta, jusqu’au 10 nov à Anis Gras (Arcueil), le 10 janv au théâtre de la Tête noire à Saran, le 12 fév aux Treize arches à Brive, le 19 fév aux Scènes croisées de Lozère à Mende, le 21 fév au Périscope à Nîmes, le 7 mars à la Ruche, Arras.

Demi-Véronique, du mar au sam 20h30, plus sam 14h30, Théâtre des Bouffes du Nord ; le 5 mars au théâtre de Brive-Tulle, les 20 et 21 mars au théâtre de Nîmes.

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