Jean-Claude Carrière est mort

Il y avait mille vies dans la vie de Jean-Claude Carrière, mort hier à 89 ans. Contentons-nous ici d’évoquer l’une d’elles, l’une de ses préférées, celle qui le relia durablement et jusqu’à ces dernières années au théâtre et, donc, à Peter Brook...

C’était un homme bon, affable, qui aimait plus le dialogue que le monologue, qui préférait le conte au fait divers, l’amitié à l’autorité. Jean-Claude Carrière est mort hier soir à 89 ans, « dans son sommeil », a précisé sa fille, chez lui à Paris dans son hôtel particulier (une ancienne maison de jeu) située dans une rue du IXe arrondissement où il recevait volontiers. Une maison qui sentait bon l’Inde, l’Iran, l’ailleurs… Une mort paisible qui semble sortir d’un de ces contes qu’il aimait tant raconter ou écrire. Il sera inhumé à Colombières-sur-Orb dans l’Hérault, son village natal. Il en avait gardé, outre un ancrage, une pointe d’accent qui ensorcelait sa voix aux inflexions généreuses.

Il se disait un griot de notre temps ; il l’était, avec volubilité. Il pouvait parler de tout, écrire sur tout, passer du Dalaï Lama à Michel Cassé, de Pierre Etaix (longue amitié) à Buñuel (longue collaboration), du cinéma au théâtre, de la radio à la télévision, de pièces bien ficelées comme L’Aide-Mémoire à des traductions ou adaptations pour Peter Brook, d’abord et toujours. Une amitié fidèle et ancienne sous le regard bienveillant de Shakespeare qui résonna dans le Théâtre des Bouffes du nord dès leur première collaboration dans ce lieu, et qui l’inaugura : Timon d’Athènes.

En 2016, trois heures durant, Peter Brook (qui n’avait alors que 91 ans), entouré d’amis, se livra à une vaste réflexion sur l’aventure commune. Jean-Claude Carrière, présent de bout en bout, en fut comme le maître de cérémonie et d’abord le conteur. Il raconta leur première visite dans ce lieu oublié qu’était le Théâtre des Bouffes du nord. Après avoir marché courbés dans un goulot, ils débouchèrent dans le grand espace vide où la lumière du jour pénétrait par des verrières. Un clochard se tenait là au milieu des gravats, des chiures d’oiseaux, des poussières accumulées. Comme le gardien des lieux, il les accueillit avec bienveillance, leur proposa un verre de vin. Et, soulevant une bâche, il puisa dans sa « cave », une bouteille de... Pommard. Et Carrière de sourire, malicieusement. Peut-être brodait-il un peu, quelle importance ? Les conteurs sont des magiciens.

Et puis, bien sûr, entre « Peter » et « Jean-Claude », il y eut cette aventure au long cours, ce magasin des merveilles, ce défi que fut le Mahâbhârata écrit par l’un, mis en scène par l’autre et créé lors du Festival d’Avignon 1985, hors de la ville, dans la carrière Boulbon, que l’on découvrait. Un voyage qui, commencé le soir, s’achevait au petit matin avec le pépiement des oiseaux. Un distribution diaprée, cosmopolite. Une nuit magique dont on ne se souvient pas sans émotion.

Ce soir-là aux Bouffes du Nord, Jean-Claude Carrière raconta encore l’histoire : comment « Peter » et lui furent initiés au Mahâbhârata, épopée indienne populaire en Inde (et alentour) mais qui était méconnue en France hormis par une poignée de spécialistes. Ils allèrent consulter l’un d’entre eux, Philippe Lavastine. Après le premier soir, Lavastine n’en était qu’aux premiers balbutiements, ils revinrent un autre soir, puis beaucoup d’autres, un an durant. Chaque soir, Carrière prenait la parole de Lavastine en notes. Et sa version prit ainsi place dans une longue et ancienne tradition orale. Il en tirait une certaine fierté et surtout un bien-être : il était là chez lui. L’un des derniers soirs, rue Saint-André-des-arts, en sortant de chez Lavastine, Brook prononça deux phrases que Carrière n’a jamais oubliées : « On le fera quand on le fera », puis « cela sera aussi long que cela sera ». Cela dura dix ans. Et à la fin, ce fut toute une nuit offerte aux spectateurs. 

Seule la disparition de l’un des deux pouvait mettre fin à leur amitié. C’est fait. L’Iran qui lui était si cher, l’Inde, le Japon, la scène, les religions, le cinéma, le théâtre, les contes des Mille et une nuits, le théâtre sont en deuil. Merci Jean-Claude.

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