«Hunter»: même pas peur

Après le trip road movie de « Vanishing Point », Marc Lainé écrit « Hunter » sur fond de film d’horreur. Il retrouve l’actrice et chanteuse Marie-Sophie Ferdane sur la même scène du Théâtre de Chaillot.

Scène de "Hunter" © Simon Gosselin Scène de "Hunter" © Simon Gosselin
En voyant les cheveux longs de l’actrice Marie-Sophie Ferdane habituellement coiffée à la garçonne, et la façon dont elle en joue (une perruque, bien sûr), c’est-à-dire suavement et sauvagement, j’ai pensé à la Hobereaute, ce personnage d’une pièce de Jacques Audiberti, mi-animal, mi-femme, déesse du lac. Chacune des deux se retrouve seule face à elle-même, mais l’homme n’est jamais très loin. On ne sait à qui parle la Hobereaute ; à un miroir imaginaire peut-être, au maître aussi bien : « Regarde mes cheveux. Mes doigts dans ce soleil pétrissent ma statue. Regarde mon regard (elle se touche les seins)... regarde-les. Ils sont plus doux que des renards. Que dis-tu ? Que chantes-tu ? »

Le chien et le loup-garou

Marie-Sophie Ferdane chante dans Hunter, la nouvelle pièce de Marc Lainé, comme elle chantait dans la précédente, Vanishing Point, les deux voyages de Suzanne W., accompagnée alors par le groupe Moriaty qui signait la musique du spectacle. Première chanson de Hunter : « Au fond de ces bois sombres/ Ton œil est une mèche/ Laisse-moi l’allumer/ dansons dans le brasier » et plus loin : « animal invisible/ Ton souffle est une caresse/ Qui me fait trembler de peur/ Seul dans la clairière en fleurs. » La Hobereaute n’est pas loin, l’homme non plus.

Outre le quasi continuel déroulé musical (cette fois, la musique est signée Gabriel Legeleux du groupe Superpose) ponctué de chansons, on retrouve les mêmes ingrédients que dans Vanishing Point : un entrelacement du théâtre et du cinéma, avec des scènes de théâtre et des tournages en direct, mais pas seulement. Vanishing Point s’inspirait des films américains en flirtant avec le road movie et on traçait la route dans une Honda Civic de 1978 (lire ici). Cette fois, l’inspiration filmique puise dans un autre tonneau populaire : le film d’horreur. Hunter a pour sous-titre : « Le Chant nocturne des chiens ». Le chien qui ne cesse de hurler est un mauvais présage. Le personnage qu’interprète Marie-Sophie Ferdane s’appelle Irina, drôle de nom pour un loup-garou. Ce n’est pas tous les jours qu’un spectacle met en scène un loup-garou.

Tout se passe dans une ville moyenne on ne sait où en terre occidentale où les rues sont bordées de pavillons et de pelouses comme on en voit souvent dans les films d’horreur. On est de plain pied, on tutoie la nuit, le monstre peut surgir à tout moment en frappant à la porte, en épiant aux fenêtres. C’est exactement ce qui va se produire. Marc Lainé aime jouer avec les stéréotypes et s’en jouer.

D’un pavillon l’autre

Dans un pavillon vit un couple de trentenaires (Bénédicte Cerutti et David Migeot, parfaits), des bourges tranquilles. Il fait du jogging, elle s’évade dans les livres, ils ont du boulot, tout baigne. Dans un autre pavillon, situé dans le même quartier angoissant à force de banalité urbaine, vit un père (Geoffroy Carey, impeccable comme toujours) avec ses deux enfants. Il tient sa fille Irina enfermée depuis vingt ans, depuis qu’elle a été témoin du meurtre de sa mère par son père, et la bourre de médicaments. Le fils (interprété par le musicien et compositeur Gabriel Legeleux) est sous l’emprise du père et, quand ce dernier n’est pas là, il garde sa grande sœur.

Une nuit, Irina s’échappe, court, poursuivie par on ne sait qui, parvient au pavillon du couple au moment où ils s’apprêtent à faire l’amour, la femme voit quelqu’un qui les regarde à la fenêtre : c’est Irina. Cette dernière se terre, et quand l’homme cherche l’intruse dans son jardin, il la trouve recroquevillée comme une bête. Il s’approche, elle prend peur et le mord violemment. Dès lors, tout va se dérégler, à commencer par les corps des uns et des autres. La bête s’affirme dans le corps d’Irina, Ferdane est aux anges. Le public l’est moins. Parce que le dispositif scénique le laisse par trop en dehors. On est souvent plus attiré par la machinerie en action que par la fiction qu’il produit.

Dispositif de "Hunter" © Simon Gosselin Dispositif de "Hunter" © Simon Gosselin
Tout ce qui se passe dans le pavillon du couple nous parvient filmé mais on peut l’entrevoir par une baie vitrée qui, selon l’éclairage, peut refléter ce qui est devant, c’est-à-dire l’espace de la seconde famille évoluant à l’avant-scène devant nous, un espace plus théâtral. Un dispositif mixte complète ces éléments : sur un fond vert permettant une incrustation d’images, un personnage marche ou court (fuite d’Irina, jogging du mari, etc.). Sur l’écran au-dessus de la scène, on le voit marcher ou courir, incrusté dans le paysage des rues pavillonnaires. Ce système complexe et à vue produit un effet de mise à distance du présent, de déréalisation qui coupe la chique à un possible effroi. Et quand le loup-garou mord jusqu’au sang sa proie (le mari), une nouvelle fois la main et plus tard le cou, le grand guignol supplante le film d’horreur. En revanche, il y a d’extraordinaires moments de collusion et on suppute que c’est pour ces moments-là que Marc Lainé a fabriqué ce spectacle. Exemple : dans le pavillon, le couple s’apprête à re-baiser (la morsure a excité la libido du bonhomme), la silhouette d’Irina avec ses yeux de bête nocturne et sauvage supplante celle de la femme. Saisissant. Mais de tels moments sont trop rares. Marc Lainé finit lui aussi par se faire prendre dans le système piège à loups qu’il a mis en place.

Hunter, Théâtre de Chaillot sam 10, mar 13, mar 14, ven 16 à 19h45, dim 11 à 15h30, jeu 15 à 20h30, jusqu’au 16 mars. Puis Théâtre de Colombes le 30 mars, Théâtre de Dijon-Bourgogne du 3 au 6 avril, Théâtre de Châtillon le 13 avril, Comédie de Saint-Etienne du 24 au 26 avril, Quartz de Brest les 23 et 24 mai, Subsistances de Lyon du 1er au 3 juin.

L e texte de la pièce est paru aux éditions Actes Sud-Papiers, 64 p., 12€.

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