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Billet de blog 9 mai 2023

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Le festival Passages transfestival s’est arrêté en Italie

Jusqu’au 21 mai à Metz, le festival Passages vit à l’heure italienne. De Ninetto Davoli, l’acteur favori de Pasolini, aux variations de Silvia Gribaudi ,au tonus de Claudia Marsicano et aux zakouskis de Silvia Costa, le festival commence italissimo. Ce qui ne l’empêche pas d’aller voir du côté du Pérou, de l’Argentine, de la Slovénie et du Liban.

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Illustration 1
Scène de "R.osa" © Raoul Gillibert

A chaque édition du festival Passages Transfestival à Metz, un pays du monde. Après le Brésil l’an dernier, c’est à l’Italie d’être à l’honneur (ce qui fera plaisir aux nombreux Mosellans d’origine italienne). Ce qui n’empêche pas Benoît Bradel, son directeur, au fil des tournées et des opportunités, de programmer Augures de la libanaise Chrystèle Khodr (spectacle chroniqué dans ce blog) ou une performance de la Slovène Nataša Živković, de nous intriguer avec un Hamlet péruvien joué par des personnes neuroatypiques, spectacle qui sera également à l’affiche du festival Théâtre en mai à Dijon avant de venir à Paris à la rentrée.

Des marionnettes accrochées au long d’un mur. Certaines s’en détachent pour jouer Othello. Toute l’histoire de la pièce de Shakespeare, en moins de vingt minutes!!! Ce sont des marionnettes vivantes, des acteurs et des actrices manipulés par des fils, mais le manipulateur est celui qui filme, Pier Paolo Pasolini, en 1967.

Couple phare et central du film comme de la pièce : dans le rôle du maure Othello au sombre visage (maquillage luisant), Ninetto Davoli, comédien d’instinct adoubé par Pier Paolo Pasolini, il tournera dans la plupart de ses films. Dans le rôle de l’intriguant et manipulateur Iago, le grand acteur et auteur napolitain Totó au maquillage verdâtre et au regard mi-lubrique, mi-assassin. Et dans celui de Desdémone, la jeune Laura Betti. 22 minutes, un chef d’œuvre. Tout est dit en scènes brèves. Le mouchoir, la jalousie, la manipulation, la roublardise, l’assassinat. A la fin, les marionnettes devenues hors d’usage sont emportées par des ouvriers de la voirie qui les jettent dans une benne à ordures. Le camion s'en va déverser sa cargaison hors de la ville, parmi les immondices. Iago et Othello se réveillent au milieu des détritus. Au dessus d'eux, ils découvrent le ciel. Totó-Iago parle des nuages. Othello-Ninetto Davoli  demande « Qu’est ce que les nuages ?» ; c’est le titre du film. A se passer en boucle les jours de pluie cafardeuse.

Le festival avait invité Ninetto et organisé une rencontre publique avec lui . Le temps a passé, les boucles de ses cheveux sont devenues argentées. Intarissable, il a raconté sa rencontre avec Pasolini, comment il avait pu acheter un frigo à sa mère avec son premier cachet , comment il serait venu jouer une pièce de Pier Paolo au Festival d’Avignon si le réalisateur, dramaturge et poète n’avait pas été assassiné. « La chose la plus importante de ma vie a été ma mère (à laquelle vient tout juste de s’ajouter Ninetto) » écrivait Pasolini en 66-67 au début de Qui je suis (traduction chez Arléa).

Avec les danseuses et les danseurs du ballet de l’Opéra-Théâtre de Metz, la chorégraphe turinoise Silvia Gribaudi présentait Variazioni di grazia d’après Graces, un spectacle créé en 2019 inspiré par le sculpteur italien Antonio Canova. Des variations gracieuses comme le titre l’indique, ni plus ni moins. Beaucoup plus impressionnant était son travail avec la comédienne napolitaine Claudia Marsicano aux formes plus que généreuses dont l’apparence et la fulgurance rappellent celles des sumos, avec pour ce qui la concerne, la grâce et l’humour en plus. Véritable coach, elle invite le public à partager ses mouvements. Elle, seule sur le plateau vide avec pour compagne une bouteille d’eau; nous, engoncés et entravés dans les fauteuils de l’opéra de Metz et plus ou moins empêtrés que nous sommes avec nos corps. L’actrice-danseuse chauffe la salle en 10 esercizi per nuovi virtuosismi que l’on partage avec elle. Avant de finir seule par une gracieuse glissade. La salle lui fait un triomphe. Son spectacle porte un joli titre : R.osa, oui, il faut oser.

Ancienne collaboratrice de Roberto Castellucci et menant désormais ses propres recherches, Silvia Costa proposait le plus bref spectacle du festival (cinq minutes maxi), La dimora del Lampo. On entre par une vieille porte en bois dans un univers sombre, on suit les méandres d’un couloir au sol incertain, et au bout, jaillissant d’une trappe, un éblouissement de formes et de couleurs. Basta !

Le Transfestival de Metz est l’héritier du festival Passages né à Nancy en 1995, et qui avait pour sous-titre : le festival des théâtres à l’est de l’Europe et d’ailleurs. C’était une époque pleine d’espérances du côté de l’Est de l’Europe. Le mur était tombé, la Russie s‘éloignait de l’URSS et s’ouvrait au monde. A Moscou, à l’automne1987, un festival de théâtre avait scellé cette ouverture en conviant des directeurs de théâtres et de festivals et des journalistes du monde entier . Et on découvrait Anatoli Vassiliev, Lev Dodine... Piotr Fomenko et bien d’autres allaient suivre. En Russie et partout à l'Est.

Tous ces artistes venus de l'Est allaient parcourir l’Europe, être programmés à Paris au théâtre de l’Europe Odéon créé par Strehler puis dirigé par Luis Pasqual, au Festival d’Automne, au festival d’Avignon dirigé par Alain Crombecque, au TNP, à Rennes, Toulouse,  etc. A Passages, sous l’impulsion de Charles Tordjman et de son équipe (que le signataire des des lignes allait rejoindre comme conseiller artistique), à Nancy puis à Metz, on découvrait des artistes hongrois, polonais, russes, bulgares, ukrainiens, d’autres venus des Balkans, des pays baltes, du Caucase ou d’Asie centrale ou encore de Mongolie, d’Inde....

Et puis l’URSS est revenue, de plus en plus, sous la férule de Poutine, l’étau s’est refermé avec la guerre en Ukraine. On a vu ce qu’on n’avait pas pu imaginer  : les Ukrainien.nes du Dakh théâtre de Kiev, venus à Passages il y a quelques années, s’installer en exil à Vire sous l’aile du CDN. On a vu le Kman théâtre, troupe indépendante de Komsomolsk-sur-Amour dans l’extrême Orient russe découverte naguère à Passages, venir s’installer en exil à Lyon sous l’aile protectrice du festival Sens Interdits et des théâtre lyonnais. On a vu tant d'artistes russes partir en exil ces derniers mois, et se dire comme les héroïnes de Tchekhov: "il faut vivre".

En Hongrie, Orban et ses complices ont méthodiquement assassiné le théâtre hongrois et ses écoles de théâtre, il subsiste des îlots de résistance mais le massacre est là, Arpard Schilling, Bêla Tarr et d’autres ont pris le chemin de l’exil. En Pologne, le Pis au pouvoir porte bien son acronyme, heureusement des grands villes restées dans l’opposition comme Varsovie maintiennent de flambeau. Ce ne sont là que quelques exemples, il en est d'autres ici et là en Europe.

En France, hormis quelques exceptions comme le festival Sens interdits à Lyon, la curiosité des programmateurs français semble elle aussi s’être détournée de l’est : on ne voit plus guère en France d’artistes de la scène travaillant en Hongrie, en Serbie, en Croatie en Bulgarie, en Géorgie, en Arménie, en Lituanie, en Estonie, en Lettonie, sans parler de l’Europe du Nord… Il n'y a plus de "festival de l'Europe" en France dignes de ce nom.

Bref, le festival Passages, « le festival des théâtres à l’est de l’Europe et d’ailleurs » a vécu. Vive le festival Passages transfestival qui en a pris la suite à Metz (où Passages avait déménagé) sous la direction efficace de Benoît Bradel.

Le festival Passages Transfestival et transitalia continue à Metz jusqu’au 21 mai, programme détaillé sur le site @passages-transfestival.fr

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