Le théâtre du Norvégien Jon Fosse parle couramment le néerlandais

L’un des acteurs phares du tgSTAN et l’un des piliers de la troupe flamande Maatschappij Discordia, assis chacun sur une chaise, nous emmènent en bateau avec la pièce de Jon Fosse « Je suis le vent » et la complicité du public retrouvé.

Scène de "Je suis le vente" © Tom Wouterz Scène de "Je suis le vente" © Tom Wouterz

Au Festival d’Avignon 2011, Patrice Chéreau avait donné, en anglais, une version inoubliable de la pièce du Norvégien Jon Fosse Je suis le vent avec deux jeunes acteurs venus d’outre-Manche et, bien sûr, un décor de Richard Peduzzi (lire ici). La voici qui nous revient tout autrement au Théâtre de la Bastille, en néerlandais avec deux acteurs flamands qui ne sont pas nés de la dernière pluie : Damiaan de Schrijver, l’un des piliers du tgSTAN, et Matthias de Koning, l’une des figures du Maatschappij discordia, autre troupe flamande. Le second a été naguère le professeur du premier, ce qui ajoute un peu de malice au spectacle puisque le premier joue L’Un, celui qui sait naviguer, et que le second joue L’Autre, celui qui a moins le pied marin mais ne demande qu’à apprendre.

La pièce « se joue dans un bateau imaginaire et à peine suggéré. Les actions sont également imaginaires et ne doivent pas être exécutées mais suggérées », note Fosse en préambule, ce qui n’étonnera pas les lecteurs du Norvégien peu apte au spectaculaire et au tonitruant. Comme, parmi les actions, il y a celle d’amarrer un bateau ou de cuisiner, cela donne du fil à retordre ou du grain à moudre, selon, au metteur en scène. Chéreau était un peu passé outre ces consignes ; les deux complices flamands les respectent goulûment. A part se rafraîchir le gosier et, pour Damiaan, tirer sur son cigarillo, ça suggère à mort et on se laisse embarquer.

Ils sont déjà là, avant même l’entrée du public, assis sur leur chaise, à leurs pieds quelques cannettes de bière (qu’ils ouvriront pour leur pschiiit mais ne boiront pas) et des petites bouteilles d’eau en plastique (qu’ils décalotteront et boiront de ci de là). L’un (Damiaan), corpulent, le crâne dégarni mais la barbe généreuse, l’autre (Matthias), plutôt maigre, le crâne rasé. L’un jovial comme à son habitude, l’autre plus précautionneux.

A la Bastille, Damiaan est chez lui, on ne compte plus le nombre de spectacle que le tgSTAN y a présenté au fil des années. Il n’est pas toujours de la fête mais quand il est distribué, sa stature ne passe pas inaperçue. Alors, depuis sa chaise, il dit quelques phrases au public déjà assis, conseille une place aux retardataires. On est là entre amis, on va se régaler de théâtre. Damiaan (allons-y pour les prénoms, on fait partie de la famille) porte en lui, comme naturellement, cette façon de faire du théâtre sans en faire, qui est la marque du tgSTAN et de quelques autres troupes flamandes comme celle de Matthias. Une large partie du public connaît la musique, nombreux sont ceux qui ont quelques spectacles en mémoire, il y a de la connivence dans l’air.

Bref, ça commence comme ça, l’air de rien, comme d’habitude. L’Un semble avoir chuchoté à l’oreille de Damiaan : il faudrait peut-être y aller maintenant, le régisseur vient de donner le signal. Alors Damiaan ne se coule pas dans l’Un, ni ne l’incarne, il l’accompagne. Tout comme le fait pour l’Autre, l’introverti Matthias.

Le programme nous explique que les deux troupes se réunissent de temps à autre pour tricoter ensemble des petits spectacles sur le pouce. C’est le cas pour Je suis le vent que les deux lascars ont traduit en compagnie de Maaike van Rjin et mis en scène ensemble en avançant comme d’habitude : gros travail autour de la table, peu ou pas de décor, peu de répétitions sur le plateau ce qui laisse de la place aux aléas et de l’air à la représentation qui ne s’assoit jamais sur son pécule.

Assis sur leur chaise, les deux lascars nous mènent littéralement en bateau. La pièce se voit gorgée d’une humanité qui n’apparaît pas forcément à la lecture. Fosse n’est pas homme à s’embarquer dans des phrases longues ou gavées d’adjectifs. Il affectionne les variations (l’une de ses pièces, mise en scène elle aussi par Chéreau - mais beaucoup moins bien que Je suis le vent - a pour titre Variations sur la mort), les approches, les retours, les reprises. Et les silences. Les mots chez Fosse naissent du silence qui est à la fois comme leur ancre et leur encre. Pas de point ni de virgule, des mots, ligne à ligne, comme des petits bouts de souffle, des lignes qui vont à la pêche :

«  L’Autre. Qu’est-ce que tu voulais dire

L’Un. Non rien

L’Autre. Rien

Tu voulais bien dire quelque chose

L’Un.

Ce sont juste des mots

Des choses qu’on dit

Je n’ai rien voulu dire

Je ne faisais que parler »

Claude Régy, le premier à nous avoir mis Fosse en scène en langue française parlait de la « tension contradictoire » qui habite les pièces du Norvégien. Dans Quelqu’un va venir, Fosse résume cela en deux mots : « seuls ensemble » qui valent pour Je suis le vent. Les deux acteurs flamands se gargarisent de cette formule. Voguant sur leur bateau imaginaire, L’Un et L’Autre sont entourés de récifs, d’îles. Plus loin, c’est la haute mer et il y a le vent. « Le vent est en nous », dit L’Un amorçant son envol. Tous ces paysages portés par les mots de Fosse nous arrivent dits par les deux acteurs, le gros et le maigre, le jovial et l’inquiet. On pense au jovial Hardy et à l’inquiet Laurel et à leurs sentiments communiquants. Les deux lascars y ont pensé avant nous et, comme il se doit, c’est un bref extrait d’un de leurs films qui accompagne la fin du spectacle. Les uns dans un bateau, les autres dans les couchettes d’un wagon-lit essayant d’arriver à se déshabiller dans un espace riquiqui. Le théâtre, c’est parfois aussi simple que ça : une pièce qui vit sa vie sans un mot de trop, deux chaises ordinaires et deux acteurs magnifiques d’une confondante complicité.

Théâtre de la Bastille, 19h, jusqu’au 26 juin, sf dim et lun.

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