Avignon : Julien Gosselin, la voie féconde du théâtre-récit

En portant à la scène « 2666 », le roman fleuve aux eaux tournoyantes de Roberto Bolaño, avec l’équipe gagnante des « Particules élémentaires », spectacle créé au festival d’Avignon il y a deux ans, Julien Gosselin et ses acteurs savaient que l’aventure serait excitante et risquée. Ils sont comblés. Nous aussi.

 

 

Scène de "2666" © Simon Gosselin Scène de "2666" © Simon Gosselin

Avignon, ce 8 juillet, 14h. Il ne manquait qu’une personne à la première de 2666 à la Fabrica, la création attendue de Julien Gosselin et de sa compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur : Christian Bourgois. 

Hommage à l’éditeur absent d’Avignon

J’ai souvent pensé à cet homme pendant les entractes au fil des 12h que dure l’adaptation respectueuse de 2666, ce roman de 1353pages (dans son édition de poche) – durée somme tout assez courte, puisqu’il faut bien plus que les 12h du spectacle (dont deux heures cumulées d’entracte) pour lire chez soi une telle somme. En rentrant, vitres ouvertes, chez mes amis à une heure d’Avignon, l’air qui pénétrait dans la voiture était chaud et moite, prolongeant étrangement celui qui traverse le roman, en particulier lorsque ses pages retournent à Santa Teresa au Mexique, ville imaginaire, sœur jumelle de Ciudad Juarez proche de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, connue pour les femmes qui y disparurent en série, violées et assassinées. C’est au Mexique que le Chilien Roberto Bolaño passa son adolescence.  

Qu’aurait pensé Christian Bourgois de ce spectacle qui, littéralement, porte le roman sur un plateau ? Depuis 2002 et Etoile distante (il est aussi question d’étoiles, dans 2666), Bourgois avait édité plusieurs livres de Roberto Bolaño, certains courts, d’autres moins, aucun n’avait la rare ampleur de 2666. Quand Bolaño l’écrit, il se sait malade, il sait qu’il ne vivra pas vieux, il achève une version très élaborée des cinq parties constituant le roman et dit souhaiter une parution en cinq volumes séparés pour multiplier les droits d’auteur (il pense à ses deux enfants, Alexandra et Laurato auxquels 2666 est dédié). Il meurt en juillet 2003. Le roman sera publié l’année suivante en un seul volume comme l’ont souhaité ses proches, avec raison.

Christian Bourgois, qui aimait les livres impossibles, a dû avoir un léger sourire en voyant arriver le manuscrit. Il était déjà malade, lui aussi. Il mourra à la fin 2007 et ne sera  plus là lorsque le roman paraîtra dans la maison d’édition qui porte son nom, traduit de l’espagnol par Robert Amutio. Dominique Bourgois a poursuivi ce qu’avait entamé son mari en publiant des livres inédits en langue française de Bolaño, en en republiant d’autres en poche dans la collection « titre », en confiant à Folio l’édition de poche de 2666 (pour un survol, voir la fiche Wikipédia au demeurant trop sommaire). Lors de la sortie du livre en 2008, la couverture médiatique avait été justement élogieuse (je vous y renvoie également).

 Mais comment définir ça ?

Outre la maison d’édition qu’il avait fondée, Bourgois avait présidé l’IMEC (Institut de la mémoire de l’édition contemporaine),la commission d’aide du CNC (Centre national du cinéma) et le conseil d’administration de la MC93. A un tel homme, curieux de tout, la démarche de Julien Gosselin aurait probablement plu. Mais comment la définir ? Quel nom lui donner ? Théâtre-Roman ? Roman-théâtre ? Théâtre romanesque ?  

Revenons en arrière. Au Festival d’Avignon 1975, à la chapelle des Pénitents blancs occupée alors chaque année par le Théâtre Ouvert des Attoun (Micheline et Lucien), Antoine Vitez et ses acteurs proches, assis autour d’une table, partagent un dîner tout en disant, livre en main (ou pas), un roman d’Aragon, Les Cloches de Bâle. Bientôt la table devient un tréteau, les couverts, les serviettes, la nappe, les chaises se métamorphosent comme on sait le faire depuis l’enfance, le « théâtre-récit » est né. Ce spectacle est devenu mythique mais le genre n’a pas fait vraiment florès. Certes, on a vu beaucoup d’adaptations de roman, voire de détournements, mais c’est tout autre chose. Adaptation est un terme fourre-tout où l’on peut être infidèle, s’accaparer un texte, le tordre, dialoguer avec lui ou s’en servir comme d’un paillasson. Le « théâtre-récit », c’est autre chose.   

La démarche de Gosselin (né en 1987) rejoint celle de Vitez (mort en 1990) : l’un et l’autre portent à la scène un roman follement aimé. C’était déjà le cas pour Gosselin et sa compagnie au Festival d’Avignon 2013 avec Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, c’est le cas cette année avec 2666 et cela le sera, ici ou là, dans les années qui viennent avec d’autres textes de Houellebecq. Si la démarche est identique, l’approche est tout autre.

Un nouveau Théâtre-récit

Dans son « théâtre-récit », Julien Gosselin se fonde sur le texte du livre qu’il honore, non plus en le tenant en main comme Vitez, mais en  projetant les titres de chapitres et nombre de lignes de textes  sur un écran de cinéma, en confiant des morceaux du texte à une voix off qui deviendra in à la fin de la dernière partie de 2666, non dans un effacement du texte mais dans sa bouleversante et galopante glorification. A cela s’ajoute et se superpose un constant travail musical (Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé) qui dans 2666 trouvera son point culminant dans l’accompagnement des textes projetés où Bolaño, inlassablement, jusqu’à la nausée et l’écœurement, décrit de façon clinique les assassinées, le plus souvent violées, de Santa Teresa, soit des dizaines et des dizaines.

Gosselin a l’intelligence et le tact de ne pas sombrer dans les facilités du digest, de la coupe, de l’ersatz  (en se contentant de citer quelques exemples d’assassinats) comme auraient été tenté de le faire d’autres adaptateurs. Ce qu’il met en évidence, au-delà du plaisir à raconter  les histoires que le roman raconte et, subrepticement entrelace, c’est le mouvement de l’écriture, les cassures de style. Bolaño se coule derrière ses personnages dont le métier, l’âge, l’origine façonnent le langage, il les entend respirer. Ce qui rend d’autant plus belle sa voix narrative qui apparaît comme une basse continue.  C’est cadeau pour Gosselin, les acteurs et les musiciens.

Astucieusement, Hubert Colas, qui signe la scénographie,  ne cherche pas à reconstituer des décors, des salons, des boîtes de nuit, des chambres d’hôtels, des commissariats, des cuisines, tous ces espaces que traversent le roman, dans toutes ces villes : Londres, Turin, Mexico, Santa Teresa, etc. Les espaces en mouvement qu’il propose sont plutôt des réceptacles pour l’écriture, des  halls de son accueil. Les chaises, les tables, les canapés sont simplement fonctionnels. C’est là qu’intervient un usage  probant de la vidéo (Jérémie Bernaert, Pierre Martin), agents de liaison sans pareil pour les gros plans et les plans d’ambiances festives ou oniriques. Les dimensions imposantes du plateau, la machine à raconter et à jouer que constituent la scénographie, la musique enregistrée et live omniprésente, et, il va sans dire, une équipe d’acteurs (jouant plusieurs rôles le plus souvent), il fallait cette amplitude pour retrouver les souffles du roman car, en tout dans 2666, le pluriel s’impose, il n’y a pas d’« un » sans son écho, même furtivement comme ce « regard d’aveugle » qui revient.

Tous les acteurs sont à saluer

En 2009,  faisant partie de la promotion sortante de l’école de Lille, Guillaume Bachelé, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Julien Gosselin, Alexandre Lecroc, Victoria Quesnel et Thiphaine Raffier  fondent la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur. Ils sont tous là dans 2666, ainsi  que Joseph  Drouet et Denis Eyriey arrivés pour Les Particules élémentaires, et les nouveaux venus Rémi Alexandre et Carine Goron. Tous font partie de la même génération, celle des trentenaires. Vincent Macaigne (curieusement absent du générique) passe en coup de vent faire un clin d’œil : il serait le seul à avoir vu l’écrivain que quatre universitaires cherchent. Et puis il y a, non comme un père, mais comme un oncle d’Amérique,  Frédéric Leidgens dont la carrière est longue. Il a travaillé avec  nombre de metteurs en scène, on se souvient de son compagnonnage avec Daniel Emilfork, ces dernières années on l’a retrouvé autour de Bruno Meyssat. Leigdens est un acteur qui se bonifie magnifiquement avec l’âge. Si tous les acteurs sont à saluer, Leigdens l’est particulièrement. De plus, étant germaniste, il participe  pleinement au concert de langues qui traverse le spectacle.  

Scène de "2666" © Simon Gosselin Scène de "2666" © Simon Gosselin

Là où le roman, écrit en espagnol (même si, çà et là, un mot apparaît en français ou en anglais) se lit soit dans la langue originale, soit dans la langue de traduction,  dans le spectacle on double la mise, grâce à la magie du sous-titrage. Mieux, Gosselin fait jouer  des scènes en espagnol, en allemand ou en anglais en fonction de tel ou tel personnage ou situation. C’est un enrichissement.

En revanche, les lecteurs fans du roman de  Bolaño (je renvoie les autres aux sites consacrés à l’écrivain chilien) peuvent regretter certaines ellipses, comme l’histoire du critique espagnol avec la très jeune fille du marché de Santa Teresa dans la première partie,  l’effacement relatif du tableau de la police mexicaine dans la quatrième partie. C’est un appauvrissement.

Pour ce qui me concerne, j’ai vécu comme un  curieux chassé-croisé : la première partie du livre, celle de l’histoire des quatre critiques (trois hommes et une femme)  spécialistes du mystérieux écrivain Archimboldi, si agréable à la lecture semble simplement assurer le job  dans la version scénique. En revanche, pour la quatrième partie, celle des crimes, c’est exactement l’inverse.  En fait, cela cache un autre jeu (comme dans 2666, une partie en cache toujours une autre) : à travers ce cheminement on observe comme une montée en puissance progressive, de partie en partie, de la théâtralisation de la lecture du roman.

Dans 2666,  tout tourne autour du mal sous différentes formes, selon les parties du livre. Il est question de sexe, d’amour, de guerre, d’amitié, de forêts, d’eaux mystérieuses, de littérature et de poésie mais le mal est partout. C’est le fil souterrain du roman, et  Gosselin le dévide à son tour. L’humour y surgit aux pires moments, comme une bouffée d’air,  une friandise,  une coupe aux trois boules de glace rafraîchissante.       

Quel voyage !

Dans Le Gaucho insupportable (traduction Robert Amutio, Christian Bourgois), où il fait preuve comme toujours d’une érudition exceptionnelle, Bolaño titre l’un des chapitres « Littérature + maladie = maladie ». Il énumère toutes les maladies attrapées durant ses nombreux voyages. Et poursuit : « J’ai abusé de sexe, mais jamais je n’ai attrapé de maladie vénérienne. J’ai abusé de la lecture, mais jamais je n’ai voulu être un auteur à succès. Même la perte de mes dents a été pour moi une sorte d’hommage à Gary Snyder, dont la vie de vagabond zen lui avait fait négliger la dentition. Mais tout arrive. Les enfants arrivent. Les livres arrivent. La maladie arrive. La fin du voyage arrive. » 

Puis parlant du poème de Baudelaire  « Le Voyage », il  le qualifie de « long et délirant », et précise : « c’est-à-dire qu’il possède le délire de l’extrême lucidité ». Gosselin, ses acteurs et ses techniciens face au monstre 2666 sont comme cela : délirants et d’une extrême lucidité.

 

Créé au  Phénix de Valenciennes, le spectacle se donne au Festival d’Avignon les 10, 12, 14 et 16 juillet, au Festival d’Athènes les 30 et 31 juillet, puis à la rentrée à l’Odéon-Théâtre de l'Europe (ateliers Berthier) du 10 septembre au 16 octobre, au Théâtre national de Toulouse  du 26 novembre au 8 décembre, au Quartz de Brest le 7 janvier, à la MC2 Grenoble les 14 et 15 janvier, au Théâtre national de Strasbourg du 11 au 17 mars, à la Filature de Mulhouse le 6 mai et au Stadsschouwburg (Amsterdam) du 17 au 21 mai.

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