Avignon : Tiago Rodrigues nous souffle « Sopro », une merveille cristalline

Après le délice d’« Antoine et Cléopâtre » il y a deux ans, le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues, directeur du Théâtre national de Lisbonne, revient au festival avec « Sopro », « souffle » en français, spectacle tout aussi intense et hyper sensible.

scène de "Sopro" © Christophe Raynaud de Lage scène de "Sopro" © Christophe Raynaud de Lage

Quelle intelligence de la scène et de la construction dramatique ! Quelle sensibilité qui ne tombe jamais dans la putassière sensiblerie ! Quel amour des acteurs ! Quel amour des spectateurs ! Au rebours d’un théâtre larmoyant, par des voies aussi simples que magnifiques, Tiago Rodrigues nous fait pleurer avec Sopro, en français : Souffle.

Une femme en noir qui ne dit rien

Quand le public prend place dans le Cloître des Carmes, une femme en noir sans âge bien déterminé (ni encore jeune, ni très vieille) est déjà là sur la scène, marchant sur un plancher où, dans les interstices, poussent des herbes hautes. Mais le plancher n’est pas pourri et les herbes sont bien agencées. L’ensemble nullement réaliste est plutôt un espace mental, un terrain de jeu. Sur un côté, toute rouge, a été disposée ce que les Portugais nomment « chaise-longue » et que l’on appelle méridienne.

La femme tient en main un cahier à couverture noire, en accord avec ses vêtements. A la voir arpenter le plateau, on pressent qu’elle n’est pas une actrice de métier. Elle n’en a pas l’aisance ou la nervosité, ou la netteté du pas. Son regard est concentré ; une femme qui veille. Sur quoi ? Sur les acteurs. Quand ils apparaissent un à un, elle les suit de près, sa brochure en main, ouverte. C’est une souffleuse. Habituellement, la personne qui souffle un texte (cela arrive encore, surtout pour des reprises de rôle ou pour des acteurs à la mémoire défaillante) reste en coulisses, dissimulée derrière un rideau. Cette fois, elle est là, sur scène, à la vue de tous les spectateurs, elle ne dit rien. D’un geste, elle indique aux acteurs où se mettre et parler.

Une première jeune femme entre en scène. Une actrice. Elle (son personnage si l’on veut) va nous raconter que sa tante travaillait à la billetterie du Théâtre national de Lisbonne. La nièce âgée de huit ans dit vouloir aller au théâtre car elle dit aimer le théâtre. Un jour, pour lui faire plaisir, sa tante l’emmène au Théâtre national et va demander la permission à la directrice. Cette dernière interroge l’enfant. Dialogue : « As-tu déjà été au théâtre ? Non. Alors comment peux-tu dire que tu aimes le théâtre ? Parce que j’aime tout ce que je ne connais pas » (je cite de mémoire, ne prenant jamais de note pendant les spectacles et n’ayant pas eu accès au texte des sous-titres). La directrice s’éloigne mais la tante comprend que c’est gagné.

L’enfant voit son premier spectacle de théâtre debout sur la pointe des pieds, dans le trou du souffleur, les mains posées sur le plancher du plateau. Cette scène de Souffle est à demi racontée, à demi « jouée » par d’autres acteurs qui entre-temps sont apparus, jouant la directrice du théâtre, etc. Si j’ai mis des guillemets à « jouée », c’est que les acteurs de Tiago Rodrigues jouent sans jouer, effleurant leur rôle, réservant effet et emphase à l’heure de se remémorer un acteur cabotin.

Le souffle du souffleur

Tiago Rodrigues a connu Cristina Vidal (la dame en noir) lorsqu’il a été invité au Théâtre national de Lisbonne en 2010. Elle lui a parlé de sa vie de souffleuse, un métier devenu paradoxal : il porte toute la mémoire du théâtre et en même temps il est en voie de disparition. Ce fut le point de départ. Un premier projet n’a pu se faire faute d’argent, mais maintenant que Tiago Rodrigues est devenu le directeur du Théâtre national de Lisbonne, il s’est souvenu de ce projet et de Cristina. Avec la délicatesse qui le caractérise, il n’a pas voulu raconter la vie de Cristina, mais parler de son métier à travers diverses possibilités de souffleurs et de l’inscrire dans l’histoire (vraie ou arrangée) du Théâtre national (la maladie puis la mort de la directrice), tout cela agencé par un metteur en scène (l’un des acteurs) qui réfléchit à haute voix à un monde où le trou du souffleur a disparu. Partant, le souffle du souffleur devient une métaphore sans fin.

scène de "Sopro" © Christophe Raynaud de Lage scène de "Sopro" © Christophe Raynaud de Lage
Comme André Gide écrivant Paludes (roman où un personnage dit à un autre qu’il écrit Paludes), dans Souffle, Tiago Rodrigues ne déteste pas la mise en abyme. Via un acteur tenant le rôle du metteur en scène de ce qui deviendra Souffle, il nous offre des tours et atours ironiques, allant jusqu’à se moquer de lui-même, par exemple en proposant plusieurs fins au spectacle (dont celle à la fois à la mode et éculée d’achever un spectacle par un chant collectif). C’est un des points forts de tous ses spectacles, qui énoncent leur mode de production en se faisant, créant une connivence de tous les instants.

Un des souffleurs explique ne voir les acteurs que de dos ou de côté. Ce détail a plu à Tiago Rodrigues (il le met en scène dans Souffle). C’est aussi une juste métaphore de la façon dont Rodrigues aborde le théâtre par la petite porte, par l’arrière, par le côté. Des vieux théâtres, il n’aime pas moins les ors et les lustres ternis que la poussière amassée dans les coins, il aime les acteurs mais tout autant le personnel des coulisses et ceux qui, sans la moindre notoriété médiatique, œuvrent pour le théâtre, tel ce menuisier du Théâtre national de Lisbonne évoqué plusieurs fois dans le spectacle.

« Même dans les ruines »

On va de petits bouleversements en petits bouleversements dans les méandres de cette histoire qui, du travail de plateau, va à la table de l’écrivain (Tiago Rodrigues est autant auteur que metteur en scène, chacun épaulant l’autre), chemine dans la mémoire du théâtre et autant dans ses pertes de mémoire, dans les trous des acteurs, dans ce livre où le souffleur consigne tous les trous des pièces qu’il a soufflées. Au fil des méandres, le théâtre traverse des scènes d’auteurs flambeaux comme Shakespeare, Tchekhov, Racine. C’est avec ce dernier que s’achève Souffle. Je n’en dirai rien, sauf ceci : quand les spectateurs ont été plongés dans le noir signifiant la fin du spectacle, j’avais, une fois de plus les larmes aux yeux. Et je n’étais pas le seul.

Comment fait le metteur en scène portugais pour nous mettre dans un état de fébrilité tel que les larmes y côtoient le sourire du ravissement ? De By Heart à Bovary en passant par Antoine et Cléopâtre (venu au Festival d’Avignon en 2015), Tiago Rodrigues multiplie les approches, les angles, les formes et c’est encore le cas avec Sopro, Souffle en français. Cela passe par un rapport aux spectateurs considérés comme des partenaires, des confidents, des membres de la communauté théâtrale à laquelle appartiennent tous les spectateurs potentiels. Cela passe par une confiance absolue dans la force du théâtre, dans sa pérennité, sa résistance infinie. « Fermer tous les théâtres ne fermera pas le théâtre », explique Tiago Rodrigues dans le programme. Il fonctionnera « même dans les ruines ». Et il l’a prouvé.

Je me souviens qu’un après-midi à Kaboul, dans le Théâtre national en ruines suite aux bombardements, sur ce qui restait de scène, les acteurs jouaient, peu importe quoi. Un gradé en treillis s’est approché entourés de ses hommes en armes. Une demi-heure plus tard, tous avaient posé leurs armes et, se serrant les uns contre les autres, suivaient l’action les yeux grands ouverts. L’idée du théâtre en ruines, les acteurs la trouvaient trop chargée de symboles, Tiago y a renoncé mais cela aussi est peut-être imaginaire, inventé, rien de tel que le théâtre pour toucher le vrai avec du faux. Elle est seule au début, elle se retrouve seule à la fin. Elle, la dame en noir, l’amie de l’ombre et des coulisses, la souffleuse, l’invisible, sortant de son trou d’antan, accompagnée vers la lumière par un Tiago Rodrigues qui pianote son spectacle du bout des doigts.

Cloître des Célestins jusqu’au 16 juillet (sf le 11). Puis tournée en France la saison prochaine : Parvis Scène nationale de Tarbes le 13 mars 18, festival Terres de paroles en avril 18, Théâtre national de Toulouse avec le Théâtre Garonne du 19 au 22 juin. Le spectacle viendra à Paris et à Marseille la saison suivante. La pièce n’est pas (encore) éditée.

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