Frank Castorf et ses acteurs possédés par « Les Frères Karamazov » de Dostoïevski

La saison théâtrale commence haut et fort au Festival d'automne et à la MC93 hors les murs avec l’Allemand Frank Castorf, l’un des maîtres de la scène européennes qui se saisit du dernier grand roman de Dostoïevski. Un spectacle au long cours joué par l’impressionnante troupe de la Volksbühne de Berlin qui ne laisse personne indemne. Ni les acteurs, ni la Russie, ni les spectateurs.

Scène du spectacle  "Les frères Karamazov" selon Castorf © Thomas Aurin Scène du spectacle "Les frères Karamazov" selon Castorf © Thomas Aurin

C’est un spectacle monstre, monstrueux, moderne. Et constamment physique. L’Allemand Frank Castorf court Les Frères Karamazov en six heures quinze. Un exploit pour un livre qui dépasse les mille pages dans la traduction la plus récente et fort recommandable d’André Markowicz (Thésaurus, Actes Sud). Une course de fond courue par les acteurs qui sprintent quasi tout le temps tout en hurlant le plus souvent. Chez Dostoïevski, l’excès c’est la norme.

Un nouveau lieu dans le 93

A la Courneuve, les spectateurs non-germanistes (la majorité) bien qu’assis sur de rigoureux gradins pendant tout ce temps où plus d’un va s’avachir au fil des heures courent aussi, d’une autre façon :dans un hochement de tête vertical permanent et lui aussi d’un rythme soutenu pour lire les milliers de sous-titres, un échauffement des cervicales en alternance accélérée avec un mouvement de tête latéral pour suivre l’action qui se déroule sur une largeur qui peut aller jusqu’à plusieurs centaines de mètres. J’exprime ici le point de vue du spectateur assis en C26.

Tout se passe dans l’un des anciens ateliers de l’usine Babcock & Wilcox où, sur 18 hectares, on fabriquait de chaudières industrielles. Une usine aujourd’hui fantôme. Il ne reste rien de « l’outil de travail », hormis des ponts roulants, des blocs de béton, rien du labeur et des luttes ouvrières (l’usine commença à péricliter dans les années 70). Il ne reste qu’une théorie de tombeaux gigantesques alignés côte à côte. Un paradis pour les corbeaux, les squatteurs, les rave-parties, les artistes. En attendant de devenir un « pôle artistique », ça a des allures de méga coupe-gorge et de pue-la-mort où la noirceur et la démesure de Dostoïevski se lovent avec délectation.

Ce spectacle brasse un étonnant charivari : c’est en effet le premier spectacle dans ce nouveau lieu en ferraille et en béton brut de décoffrage (ce n’est pas une métaphore), c’est aussi le dernier Dostoïevski mis en scène par Frank Castorf dans l’usine théâtrale de haute précision où bossait cet ouvrier du drame depuis plus de vingt ans : la Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz à Berlin Est. Castorf doit quitter la direction de ce théâtre à la fin de la saison. De plus, Les Frères Karamazov est le dernier grand roman du grand Dosto et il nous arrive dans la tronche via une distribution riche en acteurs démentiels où s’est glissée la Française Jeanne Balibar qui, débarrassée des minauderies de la langue française dont elle fut experte, réapparaît, méconnaissable, acérée et grandie, en jouant en allemand (elle parle couramment la langue de Kleist) pour la première fois sur une scène française (elle est régulièrement invitée depuis plusieurs années dans plusieurs spectacles de la Volksbühne). C’est enfin, hélas, le dernier décor signé Bert Neuman, collaborateur habituel de Frank Castorf, disparu brutalement cet été.

Caméras au poing pour acteurs à poigne

Au centre du méga dispositif fait d’un escalier métallique menant à une cabine, d’un sauna dont la cheminée se dresse derrière une palissade en bois, de couloirs, alcôves et tunnels plus ou moins apparents, d’un bassin de basses eaux barbotant au pied d’un kiosque de jardin tenant lieu de salon pour le vieux starets qui s’entretient avec les trois frères Karamazov et leur père (c’est ainsi que cela commence), et au-delà une sorte de salle à manger, se tient, se dresse, orgueilleux, un imposant cadre noir, le contraire d’un écran blanc de cinéma.   

Scène du spectacle "Les frères Karamazov" selon Castorf © Thomas Aurin Scène du spectacle "Les frères Karamazov" selon Castorf © Thomas Aurin

Castorf fut sans doute le premier à utiliser sur un plateau de théâtre des caméras vidéo non sur pied mais au poing, en les considérant comme des partenaires des acteurs, faisant corps avec eux, les suivants sur le plateau et en dehors (coulisses, rues, toit comme sur la photo), donnant aux spectateurs, une approche complémentaire (gros plans, autres espaces, autres points de vue), avec cette tension tremblée du direct. Et, logiquement le staff vidéo (cinq personnes) accompagne les acteurs à l’heure des saluts.   

Au-delà de cette technique et de sa difficile et rare maîtrise, Castorf en fait une écriture constitutive de son travail de metteur en scène qui élargit, amplifie et complexifie le jeu d’acteurs sans que cela devienne un gadget ou un tic. C’est peu dire que tout cela convient à merveille à l’écriture de Dostoïevski qui ne cesse de changer de focale dans son introspection des personnages, dans l’irruption du dialogue, et qui régulièrement nous rappelle qu’il est en train d’écrire une histoire. La grande force de ce spectacle est là : il respire, halète, hurle, hoquette comme l’écriture du romancier russe.

Sur l’écran noir de ses nuits blanches

Cependant, dans l’usine Babcock & Wilcox, s’insinue un élément qui n’existait pas lorsque le spectacle a été créé à Vienne puis repris à Berlin sur la scène de la Volksbühne. Le lieu est si vaste, si vide qu’il s’apparente à un vaste plateau de studio de cinéma. Les éléments du décor apparaissent minuscules et sont comme un peu perdus dans l’immensité. L’écran noir, où sont diffusées en direct les scènes des caméras vidéo,  tend à prendre l’ascendant sur l’espace physique, et il en va parfois de même pour le jeu des acteurs qui, par moments, peuvent apparaître plus présents sur l’écran que sur scène.

Castorf, comme à son habitude, convoque d’autres textes autour du texte matrice. C’était le cas avec La Dame aux camélias, son dernier spectacle joué à Paris, avec une distribution française (dont Jeanne Balibar), magnifique souvenir (lire ici). C’est le cas ici avec les textes du jeune russe DJ Stalingrad et son roman Exodus, un auteur non traduit en français mais publié outre-Rhin, un « acteur engagé au quotidien dans les mouvements qui s’opposent au néo-fascisme révisionniste et au nationalisme fondamentaliste », nous dit le programme. Pour ce qu’on peut en juger via le jeu forcément réducteur des sous-titres, ces textes d’aujourd’hui, évoquant Poutine et un pays aux mains des services secrets en collusion avec une église orthodoxe dans un jeu d’instrumentalisation réciproque tout en abrutissant un pays où l’opposition est plus que bâillonnée, créent certes un pont opportun mais semblent de peu de poids face au déferlement du tumultueux fleuve dostoïevskien. Mieux vaut des répliques éclairs, fruit d’improvisations probablement, où, d’un coup, les personnages de Dostoïevski décident d’aller casser des fafs dans le métro.

Scène du spectacle  "Les frères Karamazov" selon Castorf © Thomas Aurin Scène du spectacle "Les frères Karamazov" selon Castorf © Thomas Aurin

A contrario, lumineux nous apparaît l’usage qui est fait par Castorf du Christ au tombeau de Hans Holbein, dont une reproduction grandeur nature traverse littéralement le spectacle comme L’Angélus de Millet agrémentait naguère bien des salles à manger. Ce tableau, Dostoïevski l’a vu à Bâle en 1867, sa femme raconte qu’il se tenait devant le tableau, le visage ravagé d’effroi, comme souvent lorsqu’une crise d’épilepsie allait se déclencher. Elle conduit son mari sur un banc, attend la crise qui ne vient pas. Avant de quitter le musée, Dostoïevski ira revoir le tableau. Dans L’Idiot, Rogojine en accroche une reproduction au-dessus d’une porte. Et le prince Mychkine lui demande : « Sais-tu qu’en regardant ce tableau un croyant peut perdre la foi ? » C’est une question qui est au cœur des Frères Karamazov avec son pendant, le fameux « tout est permis ».

Le cadavre de Jésus-Christ guest star

Dans cet ultime chef-d’œuvre, ce sommet du « roman polyphonique » dont parle Mikhaïl Bakhtine dans La Poétique de Dostoïevski (Seuil), le romancier russe associe plus que jamais une maîtrise de la structure du roman à une explosion intérieure du récit où toutes les règles narratives volent en éclat. Un mouvement de débordements incessant avec lequel Castorfest en connexion directe, allant jusqu’à confier trois rôles antinomiques à Jeanne Balibar ou à faire jouer le « quatrième » frère, Smerdiakov, par une actrice, Sophie Rois, superbe idée jusque dans sa perversité. Ou encore associant Gainsbourg à des chants religieux orthodoxes, le Christ de Holbein à des poupées gonflables matérialisant les tensions contradictoires à l’œuvre dans Les Frères Karamazov.

Comment lire, comment mettre en scène le romancier russe autrement que fiévreusement, en compagnie d’un alcool fort, ce que fait Castorf à tout bout de champ ? Il n’oublie pas que le roman est d’abord paru en feuilleton dans Le Messager russe avec des interruptions, ses ennuis de santé, l’actualité (un procès) infléchissant son cours ; et cela se traduit dans le spectacle par cette fébrilité du présent que portent les images de ces caméras vidéo et les courts-circuits temporels qu’introduit le metteur en scène allemand.

La première partie apparaît structurée alors que la seconde, plus longue, peut sembler désaccordée, trouée, mais c’est le mouvement même du roman dont Castorf suit les méandres. Au fil classique et évolutif d’une histoire policière (lequel des frères a tué le père ?) et de ceux qui tournent autour, se mêlent les discussions sans fin à propos du dieu, de l’orthodoxie russe, de l’athéisme, des juifs, etc. Avec vue sur le diable pour finir. Dostoïevski est souvent synchrone avec la Russie d’aujourd’hui, fêlée, déchirée, dévastée. Dans le spectacle un mot russe revient souvent pour dire cela : « nadriw ».

L’un des instants joliment excessif  de ces Frères Karamazov est ce moment de débordement où la caméra vidéo suit Lisa (fabuleuse Margarita Breitkrieg), au fond de l’atelier de l’usine Babcock & Wilcox à cent ou deux cents mètres des premiers spectateurs, seule avec les ombres chinoises du caméraman et du perchiste, sous une pub lumineuse et russifiée pour Coca Cola, puis revenant, passant sans s’arrêter devant le spectateur et finissant sa course au bar (aménagé pour accueillir les spectateurs) où on la voit se jeter une petite vodka dans le gosier.

On l’aura compris, un spectacle épuisant pour les acteurs et jamais de tout repos pour les spectateurs. Une troupe magnifique, d’un très haut niveau de jeu. Outre les suscités, comment ne pas mentionner les trois frères, Alexander Sheer (Aliocha), Marc Hosemann (Dmitri), Daniel Zillmann (Alexeï) et leur père Fiodor, Hendrick Arnst (phénoménal), Patrick Güdenberg (Rakitine) et les autres actrices Kathrin Angerer (Grouchenka) et Lilith Stangenberg (Katerina  Ivanovna).

17h30 tous les jours, samedi et dimanche 15h, Friche industrielle Babcock, jusqu’ au 14 septembre, un spectacle présenté par la MC93 dans le cadre du Festival d’automne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.