Montluçon, quinze jours au cœur de toutes les migrations

Carole Thibaut, autrice, actrice et directrice du CDN de Montluçon, une des artistes associées à l’aventure, Nadège Prugnard, et bien d’autres font vivre la ville quinze jours durant à l’heure des migrations, toutes les migrations : anciennes et récentes, intimes et politiques.

installation devant le théâtre des Ilets © dr installation devant le théâtre des Ilets © dr

Samedi matin à Montluçon, c’est jour de marché. Un beau samedi d’automne coloré par un ciel vraiment bleu. Fromages de chèvres savoureux, premiers marrons, dernières figues. La foule se presse dans les vieilles rues de la sous-préfecture de l’Allier, à deux pas de la forêt de Tronçais, au cœur du Bourbonnais.

Un bateau pour l’Italie

Dans une rue en pente, une horde d’indiens disparate débarque entre les étals et les terrasses de café en clamant des « bonjour » bien timbrés. Cheffe de la horde : Carole Thibaut, la directrice du Théâtre des Ilets, centre dramatique national de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Avec elle, une dizaine de migrants et migrantes de fraîche ou longue date, de tous les âges et de toutes les migrations. Chacun déplie une petite table, et deux pliants. Pose sur la table une carte postale représentant le monde entier et une fiche cartonnée titrée : «  L’immigration a de l’avenir ! Le marché du migrant a de l’avenir ! ». Ce titre rassemble les multiples manifestations qui se déroulent dans et hors le Théâtre des Ilets depuis le 4 octobre. Sur la table encore : de quoi trinquer avec la personne qui viendra s’asseoir sur le second pliant. Le temps de deux sabliers et des poussières (7 minutes), chacun va raconter son histoire intime de migrant. Carte du monde en main, on suit son chemin jusqu’à Montluçon. J’ai pu écouter quatre migrants et donc, trinquer quatre fois.

Pranvéra est une jeune Albanaise dont la jeunesse a été lézardée d’épreuves, mais qui éclate de sourires quand elle vous parle en français, langue qu’elle parle de mieux en mieux depuis son arrivée en France. « Je viens d’un village du nord de l’Albanie, mes parents ont eu cinq filles et deux garçons, je suis l’aînée. A la fin de l’école, j’ai aidé ma mère à travailler à la maison et dans la ferme. A mes 19 ans, un ami de mon père est venu lui demander ma main pour son garçon. Je n’ai vu mon mari qu’une fois avant le mariage. Je l’ai trouvé beau physiquement. Ce n’est qu’après le mariage que j’ai compris qu’il souffrait de dépression chronique, ses parents pensaient que le mariage améliorerait sa santé. Je vivais dans la famille de mon mari. Des gens très violents contre moi, mon mari et ma petite fille qui est née. Le père ne travaillait pas, buvait et... J’ai voulu protéger ma fille de cette violence et je suis partie avec ma fille et mon mari espérant pouvoir le faire soigner. On a pris un bateau pour l’Italie. Et un train de Milan à Clermont-Ferrand. Je suis arrivée à Montluçon il y a dix-huit mois. J’espère avoir bientôt avoir des papiers français comme ça je pourrai trouver du travail. »

Aiquel est un Chilien qui a grandi au Venezuela mais qui veut parler du Liban d’où vient son nom. « Aiquel veut dire autel, cela vient des chrétiens maronites. Mon histoire commence vers 1900 avec deux frères, José et Santiago, qui décident de partir de Tripoli (alors un village de pêcheurs, aujourd’hui la quatrième ville du Liban) pour aller chercher du travail en Argentine. Nombreux étaient les Libanais qui partaient ainsi à l’époque. On dit que la diaspora libanaise en Amérique du Sud compte 5 millions de personnes. Là-bas, les Libanais se mariaient entre eux. Mon grand-père Gabriel a été le premier à se marier avec une Chilienne. Les sœurs de mon grand-père n’aimaient pas celle qui venait de leur voler leur frère. Mais sa belle-mère, mon arrière-grand-mère, a été accueillante, elle a appris à sa belle-fille, ma grand-mère, à faire des plats libanais. Mes grands-parents ont eu six enfants,  aucun n’a appris l’arabe. Lorsqu’il y a eu la dictature au Chili, mes parents sont partis au Venezuela, d’autres membres de la famille sont allés au Canada, au Panama, un peu partout. Moi je suis venu faire mes études en France, un peu par hasard, grâce à une bourse du gouvernement vénézuélien. Après mes études, je suis retourné au Venezuela où ma fille est née, mais j’ai dû repartir pour des raisons professionnelles et politiques. Et je suis revenu en France. Je suis arrivé dans le Bourbonnais en 2005 lorsque a été créée « La semaine de l’Allier » où j’ai été journaliste. Dans ma famille, dispersée un peu partout dans le monde, on a perdu la langue, la religion, mais on a tous gardé la cuisine libanaise. Et pourtant je ne suis encore jamais allé au Liban. Un jour peut-être... » On a trinqué avec du vin chilien.

Anwar, 29 ans, est arrivé il y a deux ans du Soudan, en 2015. Il a appris la langue française sans attendre. Il parle doucement comme un conteur et, comme souvent les conteurs, ne se soucient pas de respecter l’ordre chronologique. Tout se bouscule dans sa tête comme cela s’est bousculé dans sa vie. « Je suis parti du Darfour à cause de la guerre. Je suis né là-bas, à Korolié. En 2004, je suis allé à Khartoum faire mes études de littérature, mais j’ai dû arrêter. Je suis allé au sud du Soudan, mais il y avait la guerre. Alors je suis parti pour l’Egypte, un pays où je voulais vivre. J’ai demandé la protection de l’ONU, mais cela m’a été refusé. Alors, au bout de huit mois, je suis parti pour l’Italie, je voulais aller en Europe. J’ai payé 3000 dollars pour la traversée, d’autres ont payé plus. En Italie, on ne pouvait pas rester non plus ; au bout de quelques mois, des policiers nous on dit : vous avez trois jours pour sortir du pays. Alors j’ai passé la frontière avec la France à pied. Et je me suis retrouvé à Paris où j’ai obtenu l’attestation de réfugié. Ensuite, on m’a envoyé près d'ici, à Vichy. Au Soudan, pendant les vacances scolaires, je travaillais dans le bâtiment. » Alors il cherche du travail. Dans le bâtiment ou ailleurs.

On marchait la nuit

Josepha est la reine de la horde des migrants venus sur le marché. Elle a préparé de délicieux pastéis de nata (flan portugais)  et en offre un aux personnes qui viennent l’écouter. Au bout des sept minutes, elle n’en est qu’à la moitié de sa vie, alors elle continue. La parole semble pour elle être un baume qui atténue d’anciennes plaies jamais refermées. « Je suis venue en France en 1968 car dans mon pays, à Guimarães, c’était la misère. Je suis née en 1947, sous Salazar. La guerre venait de finir. Il n’y avait rien à la maison. On marchait pieds nus. J’ai fait les quatre classes obligatoires, après il fallait payer, on n’avait pas l’argent. Mon frère a commencé à travailler à 11 ans, moi à 14 dans une usine de confection. On donnait l’argent à ma mère. Mon père ne voulait pas que ma mère travaille car il ne voulait pas qu’elle voie des hommes. Il la battait. C’était la misère. Tous les jours, on mangeait une soupe faite avec de la farine, du chou et un peu d’huile d’olive. Le jour de Noël, ma mère versait un peu plus d’huile d’olive. On a eu six frères et sœurs qui sont morts de faim, je les ai vus mourir. Quand j’ai eu 20 ans, je me suis dit : il faut partir. Je suis partie avec une copine. Des voisins, des amis nous ont aidées pour l’argent [du passeur]. On nous a dit de ne rien emporter pour ne pas se faire remarquer. On a franchi la frontière espagnole de nuit. On marchait toujours la nuit ; une fois, je suis tombée dans un canal. Une chaussure est restée dans l’eau. La femme qui nous emmenait m’a dit : "donnez-moi la chaussure, au retour je récupérerai l’autre." Et j’ai continué pieds nus. Près de la frontière française une autre femmes m’a dit : "Vous ne pouvez pas aller en France comme ça" et elle m’a dit de choisir des chaussures dans une boutique ; j’ai pris les moins chères. Le passeur espagnol était en affaire avec les gens de la douane. On est passé sans problème. Dans le train, on est tombé sur une famille portugaise qui allait à Montluçon or c’est là que nous avions un point de chute [à Montluçon où l’on croise beaucoup de Portugais venant de la région de Guimarães]. On est arrivé en mai 68, c’était la grève partout. J’ai travaillé au noir dans les fermes, on ne me payait pas mais on me nourrissait. Puis j’ai trouvé une place chez un médecin qui me nourrissait d’ailes et de cou de poulet dans un bouillon qu’il ramenait de la clinique où il travaillait. Je crevais de faim. Et puis j’ai rencontré mon futur mari, un Portugais lui aussi. Là-bas, il était coiffeur ; à Montluçon, il était conducteur d’engins mais il coiffait tous les Portugais du coin. On s’est marié en 1971. On est reparti au Portugal après la Révolution, mais il n’y avait pas de travail. Alors on est revenu à Montluçon. Et mon mari a construit de ses mains notre maison. »

Vagues successives

D’autres migrants venus d’Afrique du Nord, d’Afrique noire, d’ailleurs et aussi de France occupaient d’autres tables de « speed telling ». Carole Thibaut avait la sienne. Une famille venue de Belgique jusqu’en Lorraine il y a quatre ou cinq générations pour aller travailler dans les mines du bassin houiller. Puis quand les mines ont fermé, un exil dans le Nord de la France. Cette directrice autrice (elle revendique ce mot oublié depuis le XVIe siècle, mais c’est une autre histoire) a raconté tout cela dans un très beau monologue, Longwy Texas.

Comme ces « speed tellings », toute la manifestation « L’immigration a de l’avenir ! Le marché du migrant a de l’avenir ! » est un archipel d’approches et de traitements aussi variés que complémentaires : causerie d’Olivier Neveux intitulée « Théâtre et politique, représenter les migrations » ; spectacle hautement recommandable du collectif Nimis, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu (le collectif a fouillé les politiques migratoires européennes) ; reprise par Mohamed Rouabhi de deux textes de Mahmoud Darwich, Discours de l’indien rouge et Une mémoire pour l’oubli ; projection du film Un paesa di Calabria de Shu Aiello et Catherine Catela (deux cents Kurdes échouant sur une plage calabraise et le passage de la méfiance à l’hospitalité des paysans) ; lecture par l’actrice Valérie Schwarcz du texte Le Bureau des exilés écrit par Rozenn Le Berre à partir de son récit De rêves et de papiers (éditions La Découverte) relatant son activité d’éducatrice dans un service d’accueil pour jeunes exilés arrivés en France sans leurs parents ; concert des Soudan Célestins Music, un groupe de réfugiés soudanais qui se sont rencontrés à l’ATSA (Accueil temporaire service de l’asile) de Vichy. Etc. L’art est là tout le temps, mais traversé, habité, hanté. Comme il l’est depuis la plus lointaine antiquité par des mots-valises comme exil ou étranger.

Comme beaucoup de villes et régions françaises foyers du développement industriel, Montluçon (mines de charbon, etc.) a connu plusieurs vagues d’immigrations correspondant aux vagues nationales dont Catherine Wihtol de Wenden (venue à Montluçon participer à une table ronde « Migrations et frontières quelle alternative ? ») détaille l’historique dans ses livres comme Migrations, une nouvelle donne (éditions de La Maison des sciences de l’Homme). Se sont succédé Espagnols, Polonais, Italiens, Maghrébins, Portugais… Mais les usines ont fermé, la ville a perdu un tiers de sa population : elle ne compte plus que 40000 habitants.

Alors quand Nadège Prugnard, une des nombreuses artistes associées des Ilets, a déployé dans la ville une installation matérialisant la situation des migrants, cela n’est pas passé inaperçu. Devant le Théâtre des Ilets, mais surtout tout au long de la grande avenue Marx Dormoy qui part de la gare pour rejoindre le centre ville, l’allée centrale est occupée par une longue file de chaussures, chacune lestée de sable. Un petit drapeau blanc est planté dans chaque godillot passablement usagé, sur lequel on peut lire des choses comme : « Je suis Ayman », « Je m’appelle Jérusalem et toute ma famille est morte sur la route d’Atbara qui mène à Khartoum », « Avant j’étais gardien de chèvres dans le Kurdistan », « Où aller ? », « Mis à part les sanglots rien ne contracte ma gorge », « No border »... Certains pans de cette installation ont été nuitamment saccagés avec un auto-collant pour guise de signature : « pour le Renouveau français ». Aux élections présidentielles, Marine Le Pen n’était qu’en quatrième position mais avec tout de même plus de 18 % des voix.

No border

Le plus souvent, ces slogans sont extraits d’un texte de Nadège Prugnard intitulé No Border, une commande de Guy Alloucherie, fruit d’un long séjour dans la jungle de Calais. Le spectacle sera crée l’an prochain. Extrait d’une des premières pages de No Border : « Il n’y a pas de route au pays des cadenas un écho sans réponse un gueuloir pour violons chaque tas de cailloux est une menace / là où on ne voit rien se trouve la mort le viol la douleur je me cache de noir en noir dépouillée de mon auréole ma capuche est pleine d’ombres ma famille est morte mes sœurs ont été violées sur la route d’Atbara qui mène à Khartoum They take all my people I dont want to say anything I dont want to say anything c’est trop dur d’en parler / ces vêtements je sais pas à qui c’est j’ai pas de papier je m’appelle Bachir je m’appelle Jérusalem je suis Akbar Mohammed Bijan Abdulhah Hicham Nadia je viens en foule avec mon corps on est des milliers de morts à marcher on est des millions de noms qui se collent aux pieds (...) »

Cette écriture rageuse et lyrique a également fait l’objet d’un travail mené par Nadège Prugnard et Guy Alloucherie avec les élèves de l’ESAD (Ecole supérieure d’art dramatique de Paris), très en forme.

Le dernier numéro du journal trimestriel que publie le Théâtre des Ilets s’ouvre par un édito de la directrice Carole Thibaut. Elle raconte comment, à Paris, l’an dernier, elle séjournait près de tentes de réfugiés du côté de Saint-Ouen, un camp aujourd’hui démantelé. C’est la nuit, il pleut. Elle glisse un billet dans une tente où une mère nourrit son bébé. Une autre mère la sollicite. Que faire ? Donner encore ? « J’explique que je ne peux pas plus. Je sais, bien sûr, que je peux plus. Que nous pouvons tellement plus. Qu’il n’y a pas de vitre transparente, invisible, entre toi et moi, qui me séparerait de toi, me ferait si loin, si loin, que je préserve ainsi mon si joli confort pour te procurer un minimum de confort vital, à toi et à tes enfants. Il n’y a pas de vitres. Il y a nous, ces pauvres humains, sous la pluie, tentant de nous parler, au milieu des phrases et du bruit assourdissant des voitures qu’on n’entend plus ». Elle dit sa honte, elle dit sa colère, elle écrit : « ce soir je suis juste une flaque de vie humaine ». On est loin des éditos habituels qui ouvrent les plaquettes de nombreux établissements vantant et vendant les spectacles au programme de la saison. On est à Montluçon, plus petit Centre dramatique national de France par son financement. Sa richesse est ailleurs. Au croisement des êtres, des mots et des paroles sans frontières.

Les manifestations de « L’immigration a de l avenir ! Le marché du migrant a de l’avenir ! » se poursuivent jusqu’au 15 octobre au Théâtre des Ilets et partout dans Montluçon. Programme détaillé ici.

A l’occasion de la prochaine publication de M.A.M.A.E & autres textes (éditions Al Dante, 260 p., 20€), Nadège Prugnard proposera différentes performances au Théâtre de l’Echangeur de Bagnolet du 20 au 25 novembre. Programme ici.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.