Le Théâtre du Radeau à l’heure du «Soubresaut»

Le Théâtre du Radeau revient comme un refrain d’une chanson d’enfance avec « Soubresaut ». Un spectacle fabriqué main dans l’atelier du peintre, poète, musicien et scénographe François Tanguy. Une mixture maison où le rire vient picorer. Tressaillement et ravissement y font la paire .

 

L'espacde de "Soubresaut" © Karine Pierre L'espacde de "Soubresaut" © Karine Pierre

Comme toujours au Théâtre du Radeau, l’espace du jeu nous accueille à l’orée du nouveau spectacle, Soubresaut. A vue. Que voit-on dans la pénombre ? Un entrelacs de lignes, de plans où domine l’oblique.

Echafaudages et toboggan

Comme toujours, c’est un assemblage de cadres, de châssis, de planches, de toiles plus ou moins transparentes, peu de papier peint cette fois (un peu, au loin), une petite table. Une scénographie signée François Tanguy. Elle occupe la pénombre, en attente de mouvement, de lumières (co-signées François Fauvel, Julienne Havlicek Rochereau et François Tanguy), de sons et de musiques (Eric Goudard et François Tanguy), d’acteurs-machinos (Didier Bardoux, Frode Bjornstad, Laurence Chable, Jean-Pierre Dupuy, Muriel Hélary, Ida Hertu, Vincent Joly, Karine Pierre).

Une femme s’assoit de profil dans la pénombre, elle se lève, suit un dédale étroit, disparaît au fond. Prélude. Écho (involontaire ?) au début de Soubresauts, le texte de Beckett que convoque, malgré lui, le titre du spectacle. Début : « Assis une nuit à sa table la tête sur les mains, il se vit se lever et partir ».

Sur le côté droit, un plan incliné monte vers un trou noir. Comme on en voit dans les échafaudages de chantier. Un homme revenu d’un voyage dans des contes de la vieille Europe ou en congé, d’un tableau de maître flamand ou de je ne sais quoi, glisse sur le plan incliné jusqu’en bas comme sur un toboggan de l’enfance. La femme assisse de profil est revenue, on la revêt d’atours, de manchons de fortune. Une fois, deux fois, la brassée de fleurs devient bouquet boursouflé. Délice de la répétition qui n’en est jamais une.

Beauté du suggéré

Musiques et lumières en bourrasque, cadres que l’on déplace, l’espace danse. De façon amicale et par bouffées de tendresse, Soubresaut s’ébat, fouine dans l’enfance du théâtre et le théâtre que l’on fabrique avec trois fois rien quand on est enfant.

Comme les autres, ce spectacle du Radeau est fait main. Le pied d’un porte-manteau y devient l’amorce d’un fusil, un bout de tuyau de poêle coudé suffit à dire l’armure, une lampe de chantier retournée sur une tête et hop, un chapeau de mandarin. Rien de fixe, de définitif. Beauté du suggéré. Tout bouge, les corps, les lumières, les musiques, les planches, les cadres. On cadre, on recadre, on décadre, on fait, on défait, on refait, on sort, on entre, on s’habille, on se déshabille, on remonte la pente, on re-glisse en bas. On ne s’attarde pas. Les sons, les lumières, les paroles, les mouvements, les objets, les costumes se répondent, comme dit le poète. Le Radeau met les sens aux aguets.

On rit, à Soubresaut comme à Charlot, des petits malheurs du tout-venant. Ainsi ce bonhomme avec les lunettes et la moustache de Groucho Marx, machiniste empêtré dans le tas de toiles qu’il porte enroulées entre ses bras comme des ailes malhabiles d’albatros. On est du côté des empêchés. On rit de gags imputrescibles qui s’évanouissent à peine amorcés, amour en fuite de plaisirs furtifs. Labiche s’impose, maître indépassable, le temps d’une scène ritournelle. L’orage, la mitraille, la guerre grondent au loin dans les enceintes insituables, impalpable menace. Dans une promiscuité douce, on s’épaule, on se tient les mains, on s’entraide. Le théâtre terre d’accueil pour costumes en mal de personnages, accessoires soldés, mobilier en instance d’Emmaüs.

« Si ce n’est le moment même ? »

Des bouts de textes passent comme des visions que l’on décrypte, par saillies réminiscentes. Mariage d’une planche et d’une actrice, l’espace d’un instant, exactement. Un théâtre du tressaillement : Soubresaut, comme le nom l’indique.

« Mais qu’est-ce qu’une flamme, ô mes amis, si ce n’est le moment même ? » (Paul Valéry), se demande une femme accoutrée entre deux époques. Les voilà devant nous, les uns contre les autres ils se pressent. Il faut se serrer, faire de la place pour les nouveaux réfugiés, les blessés, les éclopés.

L’histoire des arts et des hommes depuis Lascaux surgit dans le désordre, à la va-comme-je-te-pousse, pour alimenter le feu de la représentation.

A la fin, un chevalier voilé sous son heaume, du haut de sa monture de pacotille, part pour je ne sais quelle improbable croisade ou bien est-il le champion de quelle princesse inaccessible. Un filet de lumière jaillit d’une porte entrouverte. « Ce qui n’arrivera jamais plus, arrive magnifiquement devant nos yeux ! - Ce qui n’arrivera jamais plus doit arriver le plus magnifiquement qu’il se puisse ! », poursuit Paul Valéry dans L’Ame et la Danse. Entre Kafka et Dante, entre Haendel et György Kurtag. On remet ça. Encore. Essayer encore, disait Beckett. On en est là.

Après les saluts, dans le mouvement de la sortie, une femme que je connais sans la connaître s’approche de moi. Elle me dit que c’est la première fois qu’elle voit un spectacle du Radeau. Et c’est extraordiraire, c’est... c'est... les mots lui manquent. Trop bouleversée.

Rennes, Théâtre national de Bretagne, dans le cadre du Festival Mettre en scène, salle Didier-Georges Gabily, jusqu’au 12 novembre ;

La Fonderie (Le Mans), du 1er au 16 décembre ;

CDN de Besançon, du 14 au 17 mars 2017 ;

Festival d’Automne à Paris et Théâtre national de Strasbourg fin 2017 (dates non fixées).

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