La mairie écolo de Grenoble veut municipaliser le Tricycle, tollé des artistes !

A Grenoble, l’excellent collectif Tricycle programme et anime le Théâtre 145 et le Théâtre de Poche. Belle entité. La mairie écolo entend y mettre fin et municipaliser les deux salles. Economie ou connerie ?

Sous couvert d’économie budgétaire, la ville de Grenoble entend raccourcir la tête etjeter aux orties l’indépendance du Tricycle en matière de programmation et d’animation, et mettre les deux salles que gère le collectif Tricycle sous la tutelle du théâtre municipal, en régie directe.

Le poumon des compagnies

C’est une très mauvaise idée et un très mauvais calcul. La vie théâtrale d’une grande ville comme Grenoble a besoin de diversité, de contre- pouvoirs. Ne voir la vie théâtrale grenobloise qu’à travers deux entités, la MC2 d’un côté et le théâtre municipal et ses succursales de l’autre, c’est banaliser et corseter le paysage.

L’histoire de la ville le prouve. Contentons-nous de mentionner le Théâtre partisan d’où allaient sortir Georges Lavaudant, Ariel Garcia Valdès et toute la bande, le théâtre du Rio (lui aussi municipalisé sous l’équipe précédente) ou le groupe Alertes de Chantal Morel et son Petit 38. Le poumon du théâtre en France, ce sont les compagnies, les collectifs. Ils ont besoin, surtout dans les grandes villes, de lieux qui les repèrent, les accueillent, les suivent, les programment. Il faut des petites maisons pour cela et des êtres à l’écoute. C’était le cas de l’association Tricycle et de son équipe (huit artistes travaillant sur tous les fronts) forte de ses deux salles. C’est une affaire de relations personnelles, de confiance, de prises en commun d’envies, de rêves, de risques.

Or que propose Corinne Bernard, l’adjointe à la culture grenobloise ? Elle reconnaît publiquement (conseil municipal du 19octobre) qu’« effectivement le bilan [du Tricycle] est bon », mais elle entend pourtant y mettre fin (à l’issue de la saison 2015-2016). Pourmettre en place une structure technocratique (pour ne pas dire bureaucratique) aux allures d’usine à gaz.Elle annule l’expertise du Tricycle, les liens noués au fil des années, et elle entend noyer cela dans un « fonds d’aide à la création ». Pour le « gérer », elle réunira une armée mexicaine soit « tous les programmateurs », « les gens du théâtre municipal », la « Direction des affaires culturelles », le « conservatoire », mais encore la MC2, la directrice de l’Espace 600, etc. (Entretien avec le site grenoblois Placegre’net).

Le poumon de la création

On connaît les limites de ce genre de grosse commission : elles vont vers le connu plutôt que l’inconnu, le moyen plutôt que l’exceptionnel, l’ordinaire plutôt que l’extraordinaire. Banalisation et nivellement par le bas assurés. Un boulevard pour l’opportunisme et le populisme.

Chaque lieu culturel se doit d’avoir une identité propre, alliant équipe et projet. C’est ainsi que sefaçonne un esprit et qu’on fidélise un public. Instaurer une bipolarité de la vie théâtrale la MC2 d’un côté, le théâtre municipal et ses succursales de l’autre nuira à la santé de la nécessaire diversité.

Je ne voudrais pas offenser Corinne Bernard, maisson projet de régie directe, de municipalisation à tout va et d’un fonds d’aide (ponctuelle) sont des mauvaises idées, si mauvaises qu’elles seront lues ailleurs avec attention et intérêt par d’autres élus, en particulier ceux de la droite extrême. Les compagnies, naissantes ou pas, ont besoin de continuité et d’interlocuteurs identifiables, la vie artistique au coup par coup décidée administrativement par un aréopage, les fragiliseraient encore plus.

Le poumon du bénévolat

Autre point très étrange : le fonctionnement du Tricycle est celui d’un collectif d’artistes qui font ce travail bénévolement, la municipalité devrait s’en réjouir. Eh bien non.  « Je ne crois pas au bénévolat », clame Corinne Bernard (site Placegre’net). Elle a tort. Les ATP, (amis du théâtre populaire) pour ne citer qu’eux, sont des bénévoles comme bon nombre de militants associatifs, les grands festivals ont drainé dans leur sillage des flopées de bénévoles, et puis quoi de moins polluant qu’un bénévole ?

Enfin, dernier point, commun à bien des élus de tout bord et, on le constate, les écolos grenoblois n’y échappent pas : on brandit le spectre de l’élitisme. Le Tricycle serait un temple de l’entre-soi, croit-on entendre. En vérité, en privilégiantla création et en prenant tous les risques qui lui sont liés, le Tricycle fortifie le pouls de la vie artistique grenobloise, ce qui ne va pas sans errements et sans découvertes, loin des sentiers battus. Et c’est cela qu’on veut arracher comme une mauvaise herbe ?

Les artistes et pas seulement eux, et pas seulement à Grenoble, se sont émus de cette situation. Une pétition circule. Elle est impressionnante (lire et/ou signer ici).  

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