L’actrice face aux lutteurs des Diables rouges de Bagnolet lutte 93

Premier épisode d’un voyage dans les sports de combat des clubs du 93 : Corine Miret et Stéphane Olry, les manitous de La revue Eclair, sont allés à la rencontre des Diables rouges. Au final : « La Tribu des lutteurs », où le théâtre regarde le spectacle d’un entraînement intense.

 

Corine Miret et deux diables rouges © willy Vainquer Corine Miret et deux diables rouges © willy Vainquer

Le théâtre (ou la danse) et le sport ont en commun d’être composés de deux éléments inaliénables : d’un côté les actifs (acteurs, athlètes), de l’autre les passifs (le public qui regarde). Quand les actifs ne le sont guère, les passifs deviennent actifs : ils peuvent vociférer, siffler, crier « remboursez ! », « c’est nul ! ». Dans le sport, l’issue de la rencontre est incertaine (qui va gagner ?), dans le théâtre, même quand on connaît la fin de la pièce, l’incertitude demeure (est-ce que je vais voir un superbe spectacle ?). Quand le match ou le spectacle est lamentable, quand le sort en est jeté (l’adversaire est trop fort, la pièce et les acteurs exécrables), il arrive que l’on parte avant la fin.

« Créer, c’est collaborer »

Le théâtre et le sport ont aussi ceci en commun qu’ils supposent une préparation physique et mentale des sportifs et des acteurs. On appelle ça l’entraînement, les répétitions. On se prépare pour le jour J, pour la première. Beaucoup d’acteurs, à l’heure des répétitions, commencent par un échauffement. Et c’est ce qu’on voit quand on entre dans la petite salle du Théâtre de la Commune à Aubervilliers : des gens qui s’échauffent.

A l’évidence, ce ne sont pas des acteurs, des actrices. Ces derniers affectionnent la tenue négligée, les vêtements dépareillés, les vieux pulls, les survêt qui boudinent, les t-shirts fétiches, les grosses chaussettes ou les pieds nus. Ici les corps sont vêtus de noir mais aussi de rouge, ils sont en short et maillot qui serrent le corps. Des sportifs, à l’évidence. Le public a pris place sur un gradin devant un grand tapis bleu où s’échauffent les sportifs pour un entraînement qui durera le temps habituel : environ deux heures. En face de nous, de l’autre côté du tapis, assise sur un banc, je reconnais l’actrice Corine Miret. L’une des deux têtes de La revue Eclair, l’autre c’est Stéphane Olry. Dans le métro qui me conduisait au théâtre j’ai lu l’opuscule d’Olry titré Créer, c’est collaborer où il raconte des pans de sa vie, vantant au passage les charmes et le combat de celui dont les jours sont régis par un régime, celui des intermittents du spectacle.

Avec un ravissement constant, je me suis plus d’une fois assis sur un gradin ou sur une chaise pour suivre diverses aventures de La revue Eclair généralement basées sur la rencontre avec des individus et l’approche, l’exploration d’un territoire. Ainsi, Nous avons fait un bon voyage maisVoyage d’hiver ou, plus récemment, une histoire de méridiens (lire ici). Je n’ai pas vu, hélas, Le mercredi 12 mai 1976 qui explorait la mémoire du match de football Saint-Etienne-Bayern de Munich à Glasgow en finale de la coupe des clubs champions.

Après une collection de cartes postales avec leurs textes et leurs images, un village de l’Artois, des polyhandicapés d’un hôpital de la Roche-Guyon, les mémoires des footeux stéphanois, voici les Diables Rouges, les lutteurs de Bagnolet lutte 93.

On voit ce que l’on avait jamais vu

Nous assistons en temps réel à l’un de leurs entraînements comme ils en ont trois soirs par semaine, seul le lieu a changé. Et la présence de Corine Miret. C’est une présence amicale, attentive, bienveillante et complice. Les quarante (environ) lutteurs font tacitement mine de ne pas la voir, de poursuivre leur entraînement comme si de rien n’était. Chacun son boulot. Après les premiers échauffements, le groupe se divise en deux pour l’apprentissage des prises inlassablement répétées (comme les acteurs répètent inlassablement un bout de scène coriace, pensai-je). On voit ce que l’on n’avait jamais vu (lorsqu’on a pu entrevoir ce sport, une fois tous les quatre ans à la télé lors des Jeux Olympiques) : combien ce sport est précis, millimétré et d’une rapidité inouïe au moment de la prise, bien plus violente et brutale que le judo, par exemple. C’est un corps-à-corps animal, tête contre tête, sueur contre sueur, jusqu’à faire toucher au sol les épaules de l’adversaire. Pas de coups, pas de KO. La noblesse d’un art.

Les voici maintenant qui commencent des combats d’entraînement, personne n’est tenu à l’écart, quel que soit l’âge ou le sexe (la lutte féminine est une des trois formes de lutte) ; une seule femme ce soir-là, parmi tous ces corps d’hommes parfois frêles, souvent massifs. Face à eux, Corine Miret semble une plume posée sur le sol. Avec sa voix douce, elle raconte l’histoire de ce sport, le plus vieux du monde et qui reste très populaire aujourd’hui dans les pays du Caucase comme la Tchétchénie ou l’Arménie, en Moldavie, en Iran...  Beaucoup de lutteurs (comme leurs entraîneurs) de Bagnolet lutte 93 viennent de ces pays (des exilés parfois sans papiers) ou en sont les enfants.

Quand Corine Miret égrène leurs noms

Assise et bientôt debout, Corine Miret raconte comment elle se sent proche de ces lutteurs, elle qui fut danseuse avant qu’un médecin, suite à un accident, ne sonne le glas. Parfois elle prend un livre et lit un extrait où l’on parle de la lutte entre Gilgamesh et Endiku. Des phrases par-ci par-là, comme un accompagnement musical et amical.

Depuis deux ans, Stéphane Olry et Corine Miret vont régulièrement à l’entraînement des Diables rouges. Ils ont parlé avec chacun d’entre eux, aux entraîneurs. Quand ils ont réfléchi à ce qu’ils pouvaient faire ensemble sur la scène d’Aubervilliers, il leur a paru évident que l’entraînement cordial, collectif et intense de ces lutteurs du club de Bagnolet lutte 93 se suffisait à lui-même pour tout ce qu’il montre et révèle à un public qui n’y connaît rien. Les Diables rouges ont acquiescé. C’est pourquoi, autant la présence et les propos de Corine Miret (écrits par Stéphane Olry à partir de tout le long travail préparatoire) sonnent justes, autant on peut regretter que La revue Eclair ait demandé à un acteur de venir faire le pitre en figurant trois éléments de la vie du lutteur. C’est contradictoire avec ce qui fait la ligne de force de La Tribu des lutteurs : l’absence d’interférence directe entre le sport (les lutteurs) et le théâtre (l’actrice), le respect mutuel, la distance juste.

C’est là le premier épisode du projet « le Cercle » mené par la Revue Eclair : « une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis » (en collaboration avec Sébastien Derrey). Suivront la boxe anglaise avec le Boxing Beats à Aubervilliers, le MMA (Mixed Martial Art) avec le CLS de Sevran. Le but est le même : ne pas faire venir au théâtre des lutteurs, des boxeurs mais « initier des spectateurs de théâtre aux arcanes subtils de ces sports ». Pour ceux qui le veulent, Corine Miret et Stéphane Olry proposent d’aller plus loin en entrant dans le Cercle (ici).

A la fin de La Tribu des lutteurs, magnifique moment, celui où, tous en ligne, la tribu salue. Corine Miret égrène, un à un, leurs noms souvent étrangers, même si à prononcer leurs noms sont difficiles comme disait l’Aragon de L’Affiche rouge. Ces noms, les voici : Achot Melkonian, Andréa Ducaux, Antoine Massida, Armane Harutyunyan, Bettina Blanc-Penther, Caesar Bequie, Cirena Randani, David Fukwabo, Djimil Akli, Florian Pagat, Gagik Snjoyan, Gauthier Bachschmidt, Giorgi Guigolaev, Grigor Melkonian, Grigor Soghomonyan, Harutyn Hovhannisyan, Hocine Akli-Berc, Issa Touré, Ivan Bitca, Jean-Baptiste Declercq, Jonas Antenat, Mamadassa Sylla (Naba), Murchoud Mammadov, Malbaz Zarkoi, Manvel Poghosyan, Missikov Kazbek, Mody Diawara, Nika Aydalyan, Rachia Malkhasian, Raoul Hatos, Rayan Vaz, Rémi Vaz, Rémi Bachaschmidt, Said Ehsan Mir Mosen, Samah Kheniche, Samy Alyafi, Sasha Snjoyan, Théo Brillon, Yhéo Huth, Tigran Galustyan, Tristan Zerbib, Xavier Brillon….

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, dans le cadre des "pièces d'actualité" (c'est la N°7), les mar, mer, jeu et ven à 20h30, sam à 18h, jusqu’au 15 décembre.

Stéphane Olry, Créer, c’est collaborer, les éditions de L’Œil, « bibliothèque fantôme », 32 p., 7,50€.

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