Un filet d'eau nommé Jean Rhys

Chronique des créations en voie de disparition (I). Après Unica Zürn et Madame de la Fayette, Magali Montoya nous entraîne dans les méandres d’une autre femme-écrivaine, née dans une île des Petites Antilles britanniques, débarquant en Angleterre à l’âge de seize ans, s’installant à Paris dans les années Vingt : Jean Rhys. Une vie et une œuvre faite d’éclipses.

Scène de "Les tigres sont plus beaux à voir" © Bellamy Scène de "Les tigres sont plus beaux à voir" © Bellamy

Le spectacle de Montoya qui entremêle la vie de Jean Rhys et ses œuvres, lesquelles n’en finissent pas de se répondre, aurait pu commencer comme çà : « C’était comme si un rideau était tombé, foisonnement de ses écrits, à nous faire appréhender, approcher, rendre palpable, une personnalité complexe, souvent désarmante, extrêmement attachante et dont le lien avec l’île natale, chaude et lointaine, restera comme un ressac bienheureux.

Le titre du spectacle Les tigres sont plus beaux à voir, reprend celui du recueil de nouvelles qui nous fit connaître Jean Rhys en 1969 grâce à la traduction de Pierre Leyris dans la collection « domaine anglais » qu’il dirigeait au Mercure de France. Le recueil comportait en anglais dix sept nouvelles, Leyris ne put en traduire que huit, les autres sont parues en 1981, toujours au Mercure , traduites par Jacques Tournier, sous le titre Rive gauche. C’est la première nouvelle de ce recueil Le jour où elle brûlèrent les livres, qui, dite par Magali Montoya, ouvre le spectacle. Un récit à, la première personne qui nous emporte à la Dominique, cette petite île des Antilles Britanniques où est née Jean Rhys. Un récit à la première personne celui d’une enfant de douze ans évoquant son amitié avec un garçon de son âge nommé Eddie et nous faisant entrer dans l’univers des parents de ce dernier. On s’attarde en particulier dans la bibliothèque de Mr Sawyer, le père d’Eddie, et à la mort de ce dernier, son démantèlement.

Puis, saut dans le temps , nous voici en 1975 à Londres. Jean Rhys mourra quatre ans plus tard à 89 ans. Elle s’entretient avec un jeune auteur, David Plante, qui l’aide à mettre de l’ordre dans ses mémoires. Ces dernières, inachevées, paraitront sous le titre Souriez s’il vous plait , après sa mort.

Ainsi va le spectacle, papillonnant dans la vie et l’œuvre de Jean Rhys qui semble ne jamais trouver la bonne place, le bon endroit, l’amour durable, toujours cette envie de se retrouver seule, dans sa chambre . « Elle est alors entrée en moi. Elle a tellement fait partie de moi qu’elle m’aurait manqué, si je l’avais perdue. Je veux parler de la tristesse. » écrit-elle. De même se sent-elle aussi toujours étrangère. Jean Rhys donne l’impression d’être devenue écrivaine un peu par inadvertance, hors de toute école ou filiation, son écriture n’en est que plus libre, ouverte, surprenante dans ses écarts ses rapprochements et c’est exactement ce que Montoya cherche à mettre en scène. « L’écriture est comme un lac immense. Il y a de grands fleuves qui viennent alimenter le lac, comme Tolstoï et Dostoïevski » écrit-elle. Et puis il y a les « filets d’eau » comme elle, mais « tout ce qui compte c’est d’alimenter le lac. ». Alors « il faut continuer à alimenter le lac. Rien d’autre ».

Trois actrices déplient le nuancier de l’écriture et de la personnalité jamais stable de Jean Rhys. Bénédicte le Lamer qui tenait le rôle titre dans La princesse de Clèves, Nathalie Kousnetzoff et Magali Montoya elle-même. Et autant de facettes. Jules Churin, donne la réplique coté hommes, maris et admirateurs. Roberto Basarte assure la musique live. La scénographie de Margerite Bordat et Caroline Ginet se résume à un jeu de tables et des brassées de verres. On boit beaucoup dans le vie et l’œuvres de Jean Rhys.

On aurait pu penser qu’après son spectacle sur Unica Zurn (lire ici) et le succès amplement mérité de La Princesse de Clèves (lire ici), Magali Montoya m’aurait eu aucun mal à monter une nouvelle production.Il n’en fut rien. Les coproducteurs courageux de La Princesse de Clèves (un spectacle de huit heures !) , un à un se défilèrent. Jean Rhys était trop méconnue, trop inclassable pour être recevable, semble--t-il. Plusieurs fois Montoya fut au bord du renoncement. Et puis, à force d’obstinations, elle a fini par trouver des partenaires, ici pour une résidence (scène nationale de Niort et Colombier à Bagnolet) là pour une résidence et une coproduction ( scène nationale de de Sète et du bassin de Thau). Mais c’était compter sans les ravages du Covid. Si bien que ce spectacle longuement muri ne va pas, à ce jour, se jouer devant un public

Spectacle vu au théâtre le Colombier à Bagnolet lors d'une séance réservée aux "pros" et journalistes. Il devait y être créé début décembre, puis les représentations les 16 et 17 décembre au Moulin du Roc, scène nationale de Niort, et le 19 janvier au Théâtre Molière, Scène nationale de Sète et du bassin de Thau ont été annulées pour cause de ce que vous savez. Le public verra-t-il un jour Les tigres sont plus beaux à voir?

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