On ne sort pas vaseux de « La Vase », mais heureux

Pierre Meunier et Marguerite Bordat ne sont pas trop de deux pour donner forme à cette matière informe qu’est la vase, super star insaisissable et débordante de leur dernier spectacle aussi exploratoire que jubilatoire.

scène de "La vase" © Jean-Pierre Estournet scène de "La vase" © Jean-Pierre Estournet
Au centre de la scène où se déploie La Vase, un bassin circulaire rempli d’une substance grise qui, à l’heure de ses premiers clapotements, semblera être une matière plutôt épaisse mais résolument liquide, disons de la consistance de la pâte à crêpe, ou bien celle d’un cloaque extrait d’un marais, ou encore celle de cette sauce faite d’argile et d’eau dans laquelle les potiers trempent leurs pots pour les engober. Bref : on patauge dans le potage et ce potage est de la vase.

Amorcer la pompe

La vase est une matière qui prête à l’imagination comme le disait Flaubert des bayadères égyptiennes dans son inépuisable Dictionnaire des idées reçues qu’il souhaitait intégrer à Bouvard et Pécuchet. Marguerite Bordat et Pierre Meunier ne se sont pas rencontrés boulevard Bourdon comme les deux héros du Normand, mais au coin d’un spectacle du second et depuis ont décidé de faire route ensemble. Ils ont en commun une passion pour l’impossible, un goût de l’improbable, ils aiment s’enfoncer dans les affres du ni fait ni à faire, et partir d’un os à ronger autant qu’à désosser (ce qui est tout de même coton). Pas de pièce sur laquelle s’appuyer pour amorcer la pompe des spectacles de la compagnie La belle Meunière, mais une matière qui suscite la réflexion, la rêverie et l’expérimentation.

Après la pierre, le ressort ou la chambre à air – autant de matières retorses qui savent faire preuve de résistance (les résistances électriques étaient au cœur d’un de leurs spectacles) – et autres mystères du cosmos, les voici au pied d’une matière qui leur glisse entre les doigts tout en attirant le corps humain comme un aimant pour mieux l’engloutir en un clin d’œil. Une matière à la fois lisse et fuyante sur laquelle, comme tout un chacun, ils n’ont pas de prise.

Tout commence dans une sorte de laboratoire reconnaissable aux blouses blanches de ses occupants. Mais rien d’un labo blanc et propret, on est plutôt dans un labo clandestin de savants échappés de je ne sais quel asile, ou bien c’est possiblement l’antre d’un ancien chercheur de la pierre philosophale reconverti dans la recherche d’engrais écolo-compatibles que recèlerait la vase, mais ayant fait faillite en dépensant tout dans un bar PMU de Montluçon, l’antre semble avoir été racheté une bouchée de pain par Pierre Meunier pour y remiser le fatras hétéroclite qui sert de page blanche à ses spectacles curieux et jamais vaseux. Mais, vas-y vasa, d’un pas glissant de valse, revenons à La vase.

Organiser le débordement

Chacun vaque autour du bassin circulaire, objet de toutes les attentions mais dont on reste encore à distance. C’est un temps de travaux d’approche et de travaux pratiques. Cela va de la lithographie stellaire à l’habitacle en plastique, recyclage bricolo-futuriste inopiné des cabines téléphoniques désormais défuntes. Cela va d’un vocabulaire pseudo ou hyper scientifique à une satire des labos que n’auraient pas renié Gogol ni Boulgakov. Martine Bordat œuvrant en coulisse, en scène Pierre Meunier est accompagné par Frédéric Kunze (fidèle compagnon de route), Jeanne Mordoj, Thomas Mardell et Muriel Valat, à la fois chercheurs, balayeurs, testeurs, diseurs de phrases définitives et fomenteurs de métaphores (« notre époque n’est-elle pas elle aussi un peu informe, mouvante, inquiétante ? » se demandait Pierre Meunier lors de la création du spectacle à la Comédie de Clermont).

Il est rare qu’un créateur souhaite être débordé par son sujet. C’est ce qui arrive au cours de La Vase. Bordat & Meunier organisent sciemment ce débordement tout en sachant qu’ils ne pourront pas le maîtriser totalement. La vase déborde de son cylindre et le spectacle déborde de partout. Alors qu’il oscillait jusque là entre l’étrange et le pince-sans-rire, le voici qui verse dans le burlesque aussi débridé qu’imprévisible.

Et ce n’est pas fini. La suite lorgne vers le fantastique et l’onirique, les charmes de la substance vaseuse, douce et attirante, y sont pour beaucoup. Un pantin maculé de vase danse au-dessus du volcan. A la toute fin, les acteurs, glissant sur la scène envasée, viennent comme ils peuvent saluer le public, raccordant in extremis ce spectacle totalement probant et improbable au rituel du théâtre qui en a vu d’autres mais qui n’avait jamais vu ça.

Théâtre des Abbesses, tous les soirs sf dim, 20h30, jusqu’au 18 janvier ;

Puis suite de la tournée : TJP à Strasbourg du 31 janv au 2 fév, Hippodrome de Douai les 8 et 9 fév, Comédie de Béthune les 15 et 16 fév, Filature de Mulhouse les 21 et 22 fév, Scène nationale de Besançon du 6 au 9 mars, TNG de Lyon du 14 au 16 mars, Lieu Unique à Nantes les 20 et 21 mars, Hexagone de Meylan les 15 et 16 mai, Théâtre Garonne à Toulouse du 24 au 26 mai.

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