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Billet de blog 11 mars 2016

« Les Vagues » : tentative de mouvement scénique du texte de Virginia Woolf

« Pourquoi dans la littérature, admettre autre chose que la poésie ? – qui est pour moi saturation ? », écrit Virginia Woolf. « Les Vagues » est sa réponse. C’est cette saturation que la compagnie théâtrale Hors champ traque dans son adaptation d’une large partie de ce texte plein de brumes et d'embruns.

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"Les vagues" en scène © Christophe Carlet

Le magnétisme du texte de Virginia Woolf  Les Vagues attire le théâtre comme un aimant. Dans son journal, elle parle de poème dramatique, de « play-poem », de poème. Elle ne souhaite pas qu’on parle de ce texte comme d’un roman. Elle restera fluctuante, claire et obscure à la fois sur le sujet comme le sont les pages de ce livre unique dans son œuvre dont on peut suivre l’accouchement dans son journal.

Il faut remercier la compagnie dramatique Atelier Hors champ d’avoir tenté de porter à la scène ce texte sans pareil. C’est la plus convaincante tentative d’adaptation de ce texte qu’il m’ait été donné de voir jusqu’à aujourd’hui. La conception et la réalisation de ce projet associent deux personnes aux compétences complémentaires, Pascale Nandillon et Frédéric Tétart, les deux capitaines de l’aventure. Elle signe la mise en scène, il la cosigne, et avec Soraya Sanhaji cosigne les lumières (Woolf ne se lasse pas de décrire la lumière) volontiers entre chien et loup, et tient la caméra vidéo dont le rôle est crucial.

« Un éclair de lumière »

Le décor (non signé) est essentiellement fait de panneaux qui ne cessent de composer et décomposer l’espace (la compagnie, basée au Mans, est  proche de la Fonderie et du Théâtre du Radeau, maître en la matière. Saluons cette proximité amicale.). Il est aussi fait d’une table encombrée de restes de victuailles, de miettes, de carafes dont les bouchons de verre jouent avec la lumière, de verres cristallins, de branches fleuries, de feuilles vertes, de couverts.

Filmée au plus près, la table-paysage devient une forêt, un fond marin, un autel, un radeau où s’agrippent des naufragés. Tout se renverse (« la lame de ce couteau n’est plus qu’un éclair de lumière et non un objet avec lequel on peut couper », écrit Virginia Woolf, traduction de Marguerite Yourcenar choisie pour le spectacle). Et il en va de même de la belle partition sonore signée Sébastien Rouiller. Tout cela fait écho, point par point, aux inflexions, aux secousses infinitésimales, aux déflagrations à l’œuvre dans Les Vagues.

Tout ce dispositif composant et décomposant l’espace visuel et sonore forme uncreuset, une chambre d’échos où la parole et les corps des acteurs vont s’inscrire (Serge Cartellier, Nouche Jouglet-Marcus, Jean-Benoît L’Héritier, Aliénor de Mezamat, Sophie Pernette, Nicolas Thevenot). C’est là que la partition devient difficile et demande un doigté exceptionnel. Bernard, Neville, Louis, Susan, Jinny et Rhoda, ces figures du texte auxquelles Virginia Woolf donne un prénom mais pas toujours un visage sont-elles des personnages à part entière ? Ne sont-elles pas aussi un seul personnage ou plutôt une figure aux multiples facettes ?

Chaque figure parle de Perceval et est fasciné par lui. Un personnage en creux. Celui qui n’ouvrira pas la porte, qu’on ne verra jamais, qui partira aux Indes, qui mourra. Celui que l’on attend au centre de l’espace qu’aucun autre n’ira fouler. Le spectacle comme le livre est construit autour d’un centre absent.

« Du moins ai-je tenté de saisir ma vision »

Une incertitude d’être, voilà ce qui habite chacun d’entre eux, comme en dérive d’identité. Ils vont, viennent ; s’ils se fixent, c’est dans une posture provisoire et cela le spectacle le traduit bien également. Et puis vient la parole du livre, une concomitance de voix solitaires. C’est délicat la parole, ça part parfois d’un coup comme un fusil, il y a des violences, des accalmies, du pianissimo,  des rires qui n’en sont pas, des trilles, des bruissements d’oiseaux, des dialogues intérieurs qui affleurent aux lèvres. Pas facile d’emprunter les spirales de ce texte par endroits complètement barré, les voies parfois accidentées et soudain fluides, quasi liquides des phrases de Virginia Woolf. Trop d’affirmation ou un rire mécanique, et on tombe dans les ornières du (vieux) théâtre. Une voix venue d’on se sait où, un dialogue entre la voix et l’image, la voix et le son d’un verre brisé, et le théâtre file vers le bel obscur, l’impalpable et là s’ouvre le lit de beaux déferlements.

Elles vont et viennent, ces vagues de mots, elles aiment un théâtre fait d’écoulements de sabliers, d’éclairs et de clapotis d’eaux troubles. Le spectacle oscille lui aussi entre différents pôles. On pourrait dire de lui ce que Virginia Woolfdit de son cheminement le 17 juillet 1931 dans son journal alors qu’elle vient d’achever Les Vagues, son texte le plus personnel : « Du moins ai-je tenté de saisir ma vision et si je n’y suis pas parvenue, j’aurai quand mêmejeté mes filets dans la bonne direction. » Le verdict de son premier lecteur, Léonard Woolf, sera sans appel : « c’est un chef-d’œuvre ».   

Théâtre de L’Echangeur (Bagnolet), 20h30, dim 17h, jusqu’au 12 mars.

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