Léo l’élégant ou l’art d’être critique

Critique de théâtre au journal « L’Humanité » depuis la fin des années 60, Jean-Pierre Léonardini revient sur son parcours sous forme d’une réflexion nourrie et nourrissante sur son métier. Chez celui que l’on surnomme Léo, du choix des chaussures à celui des mots, tout est affaire de style.

A l’heure où tout spectateur plus ou moins assidu, possesseur d’un ordinateur et de quelques doigts peut s’autoproclamer « critique de théâtre » (ou de film, etc.), Jean-Pierre Léonardini, dès les premières pages de Qu’ils crèvent les critiques !, va à l’essentiel : « Je ne cesserai de marteler que la critique procède avant tout d’un genre littéraire. On ne doit la juger qu’à cette aune-là. »

Le curseur est le style

Si son titre pointe la part de plus en plus congrue de la critique dans la presse écrite qui reste son sacerdoce, et tance indirectement la multiplicité des blogs à la petite semaine sur Internet, il est d’abord un clin d’œil à feu Tadeusz Kantor repéré sous sa plume dès la première venue du Polonais au Festival mondial du théâtre de Nancy en 1971 et plus tard signataire d’un tonique Qu’ils crèvent les artistes !.

La critique doit certes donner un certain nombre d’informations au lecteur, nous dit l’ami Léo, mais elle relève avant tout « de l’appréciation personnelle, de l’affirmation de points de vue et d’angles d’attaque, d’une prise de parti enfin et même, en cas d’urgence, d’une prise à partie ». C’est dit, et bien dit, porté par une langue précise et soutenue. Dans ses articles comme dans ce livre, les phrases de Léonardini sont tendues, musclées de réflexion, elles ne nécessitent pas la béquille d’une allumette pour propager leur feu. Son « bréviaire », c’est Baudelaire, écrit-il, poète et critique d’art pour qui la critique doit être « partiale, passionnée, politique ». Baudelaire à qui on doit aussi cette phrase qui tient lieu de talisman à Léonardini : « je ne crois qu’au travail patient, à la vérité dite en bon français, et à la magie du mot juste. » Plus loin, il définira la tâche de la critique comme « l’affirmation d’un point de vue soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style ».

C’est quoi le style Léo ? Il court tout au long de ce livre, où l’auteur à l’élégance de ne citer aucun de ses articles (à l’exception de deux pour des raisons particulières) préférant ouvrir en vrac la boîte crânienne aux souvenirs. C’est quoi le style Léo ? c’est ça : « Il [Jean Vilar] fut à sa manière un homme politique et, en actes, le parangon d’une vertu civique dont la trace est perceptiblement brouillée, sinon effacée, même si l’on ranime petitement la flamme à son endroit à toutes fins utiles, de moins en moins, d’ailleurs au milieu de discours officiels pâteux sur une politique culturelle dont on mesure, jour après jour, l‘amollissement, les humeurs spécieuses, les caprices propres à l’air d’un temps futile clapotant dans la mare infestée du “pragmatisme”. » En une phrase, une seule, au rebours de tout télégraphiste pressé d’en finir, on passe en dansant de Jean Vilar à Jean Foutre.

La carte du Parti

On ne naît pas critique, on le devient « au hasard des rencontres », dit Léonardini, on le reste par passion jamais tarie ni assouvie. Voici d’abord le minot marseillais qui pousse la porte de La Marseillaise, journal communiste dirigé par un ancien résistant. On lui demande s’il a la carte (du Parti). Il l’a. « Bon, tu commences aujourd’hui ou demain ? » Et c’est parti... « Rastignac à la manque », il monte à Paris en stop avec sa valise « en carton bouilli », il hésite entre L’Humanité et Libération (celui du résistant d’Astier de la Vigerie) mais ce dernier ferme sa boutique. Le jeune journaliste finira par entrer à « l’organe central du parti communiste français » comme « second couteau » à la rubrique cinéma et là, à la faveur d’un départ, il tombera dans le théâtre « par surprise ». Retraité, il y patauge encore un demi-siècle plus tard avec délectation, écrivant chaque lundi une colonne aux mots comptés.

Son premier Festival d’Avignon sera celui, tumultueux, de 1968. Deux semaines plus tard, les chars soviétiques entraient à Prague, et le parti communiste français se rangea du côté de Moscou. Léo parle d’une période de « débats intensifs » au sein du Parti. Un ange passe.

L’insatisfaction permanente

On est le critique de son époque, traversant quatre ou cinq décennies et quelques générations. Léonardini suit pas à pas l’avancée des théâtres dans des banlieues alors très rouges, la montée en puissance des Centres dramatiques nationaux, les débats du Verger avignonnais. Les années passent avec leurs spectacles phares dans le désordre de la mémoire, Le Regard du sourd de Bob Wilson, La Dispute de Chéreau, Faust Salpétrière de Klaus Michael Grüber, Orlando Furioso de Ronconi, les infimes marionnettes de Robert Anton... Jean-Pierre Léonardini effectue de pertinents rapprochements, par exemple entre Milo Rau et Christoph Marthaler ; il souligne « l’attachement » fécond qui le lia à trois hommes de théâtre, André Benedetto « l’inventeur du off », Kateb Yacine « le Kabyle errant » et Armand Gatti « l’homme-arbre ». Et ajoute le « constant accompagnement subjugué » que fut et reste celui de Claude Régy.

Avignon l’occupe chaque été, il y revient comme à un refrain, et fait un sort à l’édition 2003, celle de l’annulation. C’est là qu’il cite ses deux papiers impitoyables, comme le sont les portraits de quelques plumitifs de cet été-là.

Plus le livre avance, plus sa mémoire est encombrée, plus l’oubli l’inquiète. Alors il accélère. Il cite en cascade des spectacles aimés. Il n’a pas parlé des acteurs ? Les voici en rafales au fil d’un déroulé vif et somptueux. Et les confrères de sa génération ? Rebelote. Ce qui ne l’empêche pas de revenir, encore et encore sur la critique, cet « exercice d’insatisfaction permanente » et de résumer son positionnement vis-à-vis des artistes : sans forfanterie, il déploie avec eux «  une connivence à base d’amicalité, ce qui n’abolit pas l’appréciation ferme et résolue ». Ainsi vont au gré des lueurs et des réminiscences ces « mémoires en miettes ». Mais quelles miettes !

Qu’ils crèvent les critiques !, éditions Les Solitaires intempestifs, 192 p., 14€

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